Où va l’Italie ? E la nave non va bene…

Où va l’Italie ? E la nave non va bene…

Le résultat des élections législatives italiennes des 24 et 25 février est très préoccupant : il consacre l’entrée de 163 membres du parti de Beppe Grillo au Parlement, la résurrection de Silvio Berlusconi, la défaite de Mario Monti (pourtant reconnu par ses pairs au sein de l’Union européenne comme l’homme providentiel et le sauveur de l’euro) et la victoire en trompe l’oeil de la gauche emmenée par Pier Luigi Bersani.

Cette catastrophe électorale vient de très loin et déborde les contours de l’Italie.

1-Des non-élections italiennes

Le résultat navrant de ce scrutin, en première approche, est un éclatement complet de la représentation nationale et l’impossible émergence d’un pôle majoritaire auquel adosser un Gouvernement stable et de plein exercice. On peut sans doute y lire le point d’arrivée de l’usure du système politique italien, ébranlé par les scandales à répétition, sorti émoussé des années de plomb et des tourments de la démocratie chrétienne, essoré par l’opération « mani pulite » et gravement dévoyé par le berlusconisme…

Mais il y a plus. Il y a un paradoxe italien à l’œuvre, depuis longtemps, en Europe.

L’Italie a partie liée avec notre civilisation. C’est un pays de très haute culture ; le creuset d’un Empire qui a dominé le plus grand territoire du monde connu, en son temps ; un pays qui a jeté les bases pratiques d’un système politico-militaire puissant, à grand rayonnement ; un pays dont les légions ont, jadis, maillé les territoires occupés avec un art consommé de l’organisation et de la logistique. Bref, un pays dont Braudel a tiré « le modèle italien ». L’Italie a élevé à des sommets certaines formes d’art, en peinture, en architecture notamment. Elle reste, aujourd’hui encore, le « bel paese» où l’on ressent, plus qu’ailleurs, l’art et la douceur de vivre, le raffinement du quotidien. Comme si, par strates successives, s’y étaient déposées les manifestations de tout ce qui fait la civilisation, autrement dit, le dépassement des instincts et des besoins élémentaires, pour atteindre le niveau supérieur de l’être.

Ce pays voisin, cousin, aiment à dire les transalpins (« i cugini », disent-ils de nous) a pourtant perdu son génie politique. Où ? Comment ? Qu’est devenu cette aptitude à vivre ensemble « in urbe » que les romains avaient su élaborer, travailler, étendre, longtemps et sur un vaste territoire?

C’est une affaire ancienne. Certains estiment que le Vatican, Etat religieux au service d’une religion d’Etat, ombre portée de l’Eglise catholique, ne pouvait s’accommoder de l’existence d’un Etat fort dans la péninsule. En clair : que deux Etats à l’échelle d’une même Nation (l’Eglise et la République) ne pouvaient pas cohabiter. Cette thèse, d’ailleurs soutenue par des politologues de différentes sensibilités et obédiences, est intéressante.

Il y a sans doute autre chose. Les « Républiques maritimes » (Venise, Gênes, Pise, Amalfi…) ont été consacrées, au Moyen-âge, par et pour le commerce, toutes tournées vers la prospérité matérielle. Ces « Cités Etats » n’ont presque pas eu d’autre ambition et d’autre orbite. Leur déploiement a donné le tempo d’un certain type de rapport à la chose publique: territorial, commercial, extraverti…

Prise entre l’universalité de l’Eglise (le vrai Etat globalisant ?), la territorialité des Cités (qui ont façonné une Italie très régionalisée et polycentrique, loin du centralisme français ou anglais) et les errements bien plus récents du fascisme (de 1922 à 1945), l’Italie politique s’est trouvée dès longtemps placée sous de difficiles auspices: elle a eu du mal à émerger.

S’ajoutent à ces éléments macro-historiques, situés dans la longue durée chère à Braudel, un rapport très particulier entre les italiens et l’Etat. Rarement perçu comme protecteur, jugé généralement inefficace, toujours nimbé de soupçons « patrimonialistes » ou « népotistes », l’Etat est au mieux toléré, souvent déconsidéré, au pire, détesté. Dans l’inconscient collectif, il fait office de prédateur qui ponctionne, parasite les circuits économiques et justifie, par son obésité (tantôt critiquée, tantôt jalousée) l’économie informelle.

C’est peut-être ce qui faisait dire à Benito Mussolini : « Gouverner l’Italie n’est pas difficile, c’est inutile… ».
C’est sûrement sur ce terreau qu’a pris racine le berlusconisme, l’ère Berlusconi. Voyons les choses en face : « Il Cavaliere » a été porté à quatre reprises à la tête du Gouvernement, en 1994, en 2001 (pour 5 ans), en 2005 (jusqu’en 2006) et en 2008. Pareille insistance, pareille répétition, n’est pas le fruit du hasard. Elle traduit un certain type de relation à la politique, à la classe politique. Entre marketing « grand public », rhétorique basiste, faible contenu idéologique (pour ne pas dire nul), mise au pavois de ses talents d’homme d’affaires et discours anti-élitiste, Silvio Berlusconi a incarné pendant plus de 11 ans un populisme débridé. Son remplacement par Mario Monti tenait autant à ses frasques très médiatisées (et qui finissaient par blesser l’orgueil national, car les Italiens sont tout de même attachés à faire « bella figura » surtout à l’étranger) qu’au niveau intenable atteint par coût dure-financement de la dette publique sur les marchés de capitaux…

Résumons : grand passé, mais concurrence de l’Eglise ; morcellement ancien de l’espace public ; défiance instinctive envers l’Etat ; errements d’une classe politique plus adepte de « combinazione » que d’intérêt général ; populisme assumé et pratiqué à grande échelle de Berlusconi, sur fond de crise démographique et de difficultés socio-économiques (même si le « système pays » joue efficacement, si l’offre de l’Italie est plutôt en phase avec le « mainstream » mondial et si le tissu économique italien, servi par une diaspora énorme, avec 62 millions d’italiens vivant à l’étranger, est remarquablement flexible) : autant dire que les élections de 2013 s’inscrivaient sur une toile de fond plutôt chargée.

Dans ces conditions, le résultat du scrutin paraît moins surprenant : vote de défiance ; rejet des courants traditionnels ; préférence pour un non-résultat. Des non-élections en quelque sorte, reflet d’une Nation profondément désorientée, ne sachant plus à quel Saint se vouer (malgré le Vatican !) en quête de sens donc et trop consciente de sa vulnérabilité croissante aux influences extérieures (avec une fixation particulière, dans les provinces du Nord, sur l’immigration).

2-Des élections non-italiennes

Au fond, les principaux enseignements de cette élection confirment des tendances lourdes à l’œuvre dans tous les pays d’Europe occidentale. Ce sont des mouvements longs, préoccupants par leur ampleur et leur généralisation.
Qu’on le veuille ou non, l’arrivée ou le retour à l’avant-plan de Beppe Grillo et de Silvio Berlusconi traduit un profond désarroi à l’égard des réponses des partis traditionnels aux défis de notre temps : le vieillissement démographique très prononcé en Italie, où l’indice synthétique de fécondité est l’un des plus bas de l’UE ; l’endettement des Etats, très haut en Italie ; la mondialisation, vécue et perçue comme la source d’un décrochage et d’une perte de bien-être…

Le message clé de ces élections « non-italiennes » pour le coup, puisqu’elles traduisent un désenchantement bien plus général, quasi-générationnel est un message de protestation tous azimuts. Protestation contre le « diktat » allemand (qui mêle confusément et sans discernement la BCE dirigée par…un italien ; le Bundestag ; la Chancelière ; la barre de l’euro « trop » fort, vu comme un mark déguisé…), contre les élites (Mario Monti a été affublé du surnom cocasse de « Ben Loden ») contre la vie chère et le matraquage fiscal (NB la pression fiscale ayant il est vrai singulièrement augmenté depuis deux ans) contre le système (lequel au juste ?), contre l’Union européenne, jugée autant coupable de rétraction (sur le front des aides régionales et des politiques de soutien) que d’un excès concomitant de régulations…

3-Des élections anti-européennes

C’est assurément ce volet des élections des 24 et 25 février qui est le plus lourd de menaces, et qui parle le plus du malaise européen de 2013.

Car il renvoie plusieurs messages simultanés, homogènes et tous négatifs, aux peuples et dirigeants de l’Union.
Qu’un pays fondateur des Communautés européennes, patrie d’Alcide de Gasperi, tourne aussi clairement le dos à la discipline budgétaire européenne, refuse les années d’effort annoncées et attendues par un Mario Monti, négligent la contrainte de refinancement de la dette italienne et fasse fi de la confiance collective à la base du gouvernement européen (au sens non pas organique, mais fonctionnel du terme) est très inquiétant.

La probable impossibilité de désigner un Gouvernement homogène, stable et effectif, susceptible d’assurer la continuité des engagements pris par Mario Monti, plonge de nouveau la zone euro dans l’inconnu et met la monnaie unique en tension. L’accalmie des marchés, un temps rassurés par l’arrivée aux commandes d’un économiste reconnu, banquier avisé, auréolé de son passage réussi à la Commission européenne, est terminée.

L’Italie avait fait écran, au profit des économies du sud (Espagne, Portugal) depuis plusieurs mois, jouant un rôle de réassurance et de stabilisation. Dans une large mesure, l’apaisement de la crise financière de la zone euro était lié au sérieux et à la rigueur d’Il Professore, comme on surnomme Mario Monti depuis ses années à la Bocconi de Milan. Troisième économie de la zone euro, l’Italie, par sa surface propre, le poids de sa dette et ses ramifications dans l’UE crée un « effet d’échelle ». Si le verrou italien saute, il met en tension et en péril immédiat, tout l’édifice bancaire et monétaire de la zone euro. L’Allemagne sera sous très haute pression.

Au fond, ces « non élections »« non italiennes » sont bien trop clairement anti-européennes, dans l’un des pays fondateurs de notre projet d’Union politique. C’est bien là que le bât blesse. Par l’indifférence coupable dans laquelle est tenu le projet européen ; par la vigueur du populisme, forme moderne et finalement très pernicieuse de nationalisme en minuscule ; par le rejet de l’échelon européen, qui n’est plus regardé comme susceptible d’inverser le cours de l’histoire, d’encadrer nos démons du XXème siècle et de contribuer à maîtriser la mondialisation.

Elles sont aussi anti élitistes, dans la plus pure tradition du populisme : la rupture dirigeants-dirigés atteint un point culminant, en Italie. Cette tension interne entre une Nation et ses élites n’est jamais une bonne nouvelle, en démocratie…Mais les élites italiennes ont-elles cherché, depuis des années, à produire du sens au profit de la collectivité? Le quadruple succès électoral de Silvio Berlusconi, en 20 ans, n’a-t-il pas, avant même la débâcle de février 2013, traduit et signé la défaite de ces «élites» ? Il y a là matière à penser, à s’interroger et peut-être, s’inquiéter, pour les partenaires de l’Italie…

Quels scénarios pour l’avenir stratégique de l’Asie ?

Quels scénarios pour l’avenir stratégique de l’Asie ?

Une étude du Conseil National du Renseignement américain, intitulée « Tendances globales 2030 : Mondes alternatifs », identifie les évolutions lourdes qui vont façonner le futur système international, y compris l’explosion des classes moyennes, la migration du pouvoir de l’Occident vers d’autres grands ensembles et la probabilité croissante de nouveaux conflits inter-étatiques.

Ces mouvements de fond ne toucheront aucune autre région du monde aussi puissamment que l’Asie, où le CNR prévoit logiquement que la Chine deviendra la plus grande économie planétaire, l’Inde le plus grand moteur d’expansion de la classe moyenne et les scénarios de conflits entre puissances émergentes et établies susceptibles de mettre à l’épreuve la paix dans la région. Dans aucune autre région du monde, la primature des Etats-Unis dans le système international ne sera autant défiée qu’en Asie, entre les géants en marche que sont l’Inde et l’Indonésie, un rival à part entière qu’est la Chine et le glissement progressif du centre de gravité de l’économie mondiale de l’Atlantique vers les océans indien et pacifique.

Quel sera le rôle de l’Asie dans le monde, quels seront ses rapports avec les Etats-Unis et les autres pays occidentaux ? La résolution de ces questions dépendra largement de l’ordre régional qui prendra forme à l’horizon 2030… A cet égard, plusieurs scenarios théoriques peuvent être envisagés. J’en retiendrai principalement 7. Le nombre élevé des scénarios stratégiques concevables pour l’Asie confirme le caractère très irrésolu des dynamiques de pouvoir régionales mais aussi, combien d’inconnues subsistent sur la trajectoire chinoise, sur la permanence de la puissance américaine, sur la ré-émergence (attendue) du Japon et sur la vraie nature du régionalisme asiatique.

Ces scénarios pour l’Asie de 2030 comportent trois variantes multipolaires, trois variantes bipolaires et une variante unipolaire.

Ces 7 variantes retombent peu ou prou sur 5 grands systèmes régionaux possibles :

  • Une multipolarité « fluide », emmenée par l’ascension de plusieurs Etats forts, avec les Etats-Unis comme puissance extra régionale dominante;
  • Un Concert des Nations asiatiques ;
  • Une nouvelle guerre froide en Asie ;
  • Un condominium sino-américain (G2) ;
  • Un nouvel Empire du milieu.

Plus précisément, trois formes de multipolarités sont envisageables. (a) Un ordre multipolaire semi coopératif, semi concurrentiel, dans lequel les Etats-Unis demeurent l’acteur le plus puissant ; (b) un ordre multipolaire fondamentalement concurrentiel, dans lequel la Chine est l’acteur le plus puissant ; (c) un concert des Nations asiatiques libéral, dans lequel plusieurs Etats forts s’organisent autour de formes de coopération plutôt que de rivalité.

  • La multipolarité avec une domination des Etats-Unis : cet ordre multipolaire combinerait coopération et concurrence, interdépendance et rivalité, avec les Etats-Unis comme puissance de premier plan. Ce statu quo par rapport à la situation actuelle suppose néanmoins un engagement total des Etats-Unis en Asie-Pacifique.
  • La multipolarité avec une domination chinoise : cet ordre multipolaire serait fondamentalement compétitif et conflictuel, avec les Etats-Unis tenant un rôle plus distancié, plus lointain ; la prédominance des dynamiques d’équilibrage régional, et la Chine comme acteur majeur. Ce scénario est le plus probable en cas de désengagement ou de retrait américain.
  • Le Concert des Nations d’Asie : cet ordre libéral structurerait une entente régionale, dans laquelle la libéralisation politique en Chine aurait permis une plus grande coopération démocratique, fondée sur la transparence, la confiance et des institutions régionales efficaces. Un tel ordre serait plus viable s’il incluait les Etats-Unis.

Alternativement, trois formes de bipolarités semblent possibles : (a) une cassure au sein de l’Asie, entre deux blocs concurrents conduits respectivement par les Etats-Unis et la Chine ; (b) une région caractérisée par un retrait des Etats-Unis, qui dresseraient un groupe dirigé par la Chine contre un groupe concurrent mené par une autre des grandes puissances locales ; (c) un condominium sino-américain dans lequel une bipolarité coopérative gouverne la région.

  • Une guerre froide dans une Asie bipolaire : les Etats-Unis contre la Chine. Cet ordre régional bipolaire serait axé sur des blocs concurrentiels conduits par les Etats-Unis et la Chine.
  • Une autre guerre froide en Asie : Asie contre Chine. Un tel ordre bipolaire régional stimulerait des blocs concurrents dirigés par une coalition comprenant le Japon, l’Inde, la Corée réunifiée et leurs alliés du Sud-Est asiatique, d’un côté, contre la Chine et ses alliés (Pakistan plus petits Etats d’Asie du Sud) de l’autre, avec un retrait des Etats-Unis, qui jouent quand même un rôle de rééquilibrage « offshore ».
  • Un condominium G2: dans cette approche bipolaire coopérative, les Etats-Unis et la Chine formeraient un condominium qui remplacerait le réseau d’alliances américain comme pilier de la stabilité régionale. Un tel ordre pourrait reposer sur des sphères d’influence très proches de celles de l’ordre bipolaire concurrentiel, mais avec des relations sino-américaines complices plutôt que rivales.

Enfin, une forme d’unipolarité (et une seule) paraît envisageable en Asie : une forme de primauté de la Chine qui réduirait les autres Etats à un statut diminué, et empêcherait effectivement les Etats-Unis de jouer un rôle régional cardinal.

  • Le Nouvel Empire du Milieu : dans un tel ordre unipolaire, contrôlé par Pékin, les Etats-Unis serait pratiquement exclus d’Asie et les grandes puissances régionales verraient leurs intérêts subordonnés à la suprématie de la Chine.

Vu en 2013, les scenarios stratégiques les plus vraisemblables pour l’Asie en 2030 semblent être, par ordre décroissant de probabilité d’occurrence : (1) la multipolarité avec un ascendant des Etats-Unis ; (2) une guerre froide Etats-Unis/Chine dans une Asie bipolaire; (3) la multipolarité avec un ascendant de la Chine ; (4) une guerre froide Asie-Chine ; (5) le concert des Nations asiatiques ; (6) le condominium sino-américain ; (7) le nouvel Empire du Milieu.

La variable-clé de tous ces scénarios réside dans le rôle que les Etats-Unis choisiront de jouer en Asie : sous l’angle de la continuité de leur présence militaire et de leur primature diplomatique et économique (qui dépendront en partie de la capacité américaine à revitaliser leurs ressources internes) ; sous l’angle de la défense de leurs alliés et de l’approfondissement du partenariat stratégique avec l’Inde ; et sous l’angle de la nature de leur relation avec la Chine. Les autres variables importantes seront incontestablement : le champ et le rythme des changements politiques internes à la Chine ; la vitesse de l’affirmation économique et militaire de l’Inde et enfin ; l’avenir de l’alliance Etats-Unis/Japon.

Doit-on désespérer de l’Inde ?

Doit-on désespérer de l’Inde ?

Plonger 10% de la population mondiale dans l’obscurité n’est pas la meilleure façon de mettre en avant les attributs d’une « grande puissance »… La panne d’électricité géante de l’été dernier en Inde, les dysfonctionnements de son système politique et le net ralentissement de la croissance économique ont suscité des interrogations, parmi les observateurs, partiellement dissipés (mais pas totalement) par l’annonce de réformes par le Gouvernement de New-Delhi en septembre. Pendant près de 10 ans, l’Inde a représenté le grand pari stratégique des Etats-Unis et d’une partie des Occidentaux, en Asie, une sorte d’allié naturel qui s’affirmait comme un partenaire fort, déployant une activité tous azimuts et promis à une prospérité croissante.

Ce pari aurait-il donc été hasardeux ?

A l’issue d’un examen attentif, il n’en est rien.

Certes, les défis que doit relever le Gouvernement Indien demeurent colossaux, entre la maîtrise d’une démographie expansive, la réduction de la pauvreté de masse, le nécessaire développement des infrastructures, la diffusion de l’éducation etc…Certes, la poursuite de relations confiantes et mutuellement bénéfiques avec les pays occidentaux est un travail de longue haleine, exigeant, dans le cas de l’Inde, patience et vision de long-terme. Mais la construction d’un partenariat toujours plus étroit avec New-Delhi constitue bel et bien, à présent, un objectif commun aux Etats-Unis, à la France, au Royaume-Uni et à l’Allemagne, pour ne citer que ces quatre pays. Cet objectif repose sur un calcul stratégique. Il s’enracine dans la conviction, singulière dans cette région du monde, de pouvoir s’appuyer sur un socle de valeurs partagées.

Il est pourtant facile de comprendre le pessimisme de certains. Le Gouvernement de Manmohan Singh a annoncé mi-septembre qu’il libéralisait les investissements étrangers dans les secteurs de la grande distribution, de l’aviation et de plusieurs autres secteurs jusqu’alors protégés, que sous l’empire de l’urgence, alors que la croissance chutait… Le taux de croissance, après avoir atteint près de 10% par an depuis les années 2000, a nettement fléchi pour passer sous la barre des 6% en 2011. Au même moment, les investisseurs internationaux ont commencé à bouder l’Inde. Les coupures d’électricité massives et répétées ont fourni une autre illustration des maux endémiques d’une économie minée par la faiblesse des infrastructures et les pesanteurs bureaucratiques. L’opposition aux réformes annoncées menée par certains des partis soutenant la coalition gouvernementale, y compris des alliés du Gouvernement au Parlement qui ont juré de faire tomber le Gouvernement à cause des mesures nouvelles, ne laisse guère entrevoir d’audace dans la conduite des affaires publiques.

La relation stratégique Etats-Unis/Inde, emblématique, pâtit de cette situation. Elle n’est pas la seule.
Après que Washington a pris des décisions audacieuses et inédites – assouplir le contrôle des exportations pour permettre de plus importants transferts de technologies, étendre la coopération anti-terroriste et soutenir la candidature de New-Delhi à un siège de membre permanent du Conseil de sécurité – plusieurs initiatives sont demeurées sans suite côté Indien. Des accords de défense pourtant cruciaux n’ont pas été signés, l’accord de coopération nucléaire civile tant attendu achoppe sur les particularismes de la Loi indienne en matière de responsabilité et les deux pays ne parviennent pas à rapprocher leurs positions sur les sanctions pouvant être imposées à l’Iran au titre de son programme nucléaire.

Une approche à plus long terme, cependant, dessine un tableau très différent.
Une étude américaine avance qu’en 2030, « l’Inde sera la puissance économique émergente qu’est aujourd’hui la Chine ». L’Inde bénéficie d’une démographie dynamique, qui en fait le plus grand vivier mondial de travailleurs. Comme l’économie indienne devient la plus grande force motrice de la classe moyenne au monde, les attitudes Indiennes continueront d’évoluer, alimentant ce que l’intellectuel Shekhar Gupta appelle une « politique d’aspiration » plutôt qu’une « politique de grief », qui transformera la société.
Ces mutations profondes feront de l’Inde un partenaire attractif et valorisant pour beaucoup de pays.

L’Inde est d’ores et déjà le plus grand importateur d’armes au monde et les Occidentaux, dont la France, comptent parmi ses principaux fournisseurs. L’Inde s’ouvre progressivement aux coopérations militaires, y compris de exercices conjoints, avec les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la France, ce qui constitue un développement remarquable par rapport à l’époque de la guerre froide. Les échanges de renseignements n’ont jamais été aussi intenses. L’Inde et l’Occident, Etats-Unis en tête, évoquent ouvertement le défi stratégique posé par l’ascendant de la Chine en Asie. L’Inde cultive d’ailleurs de plus en plus des relations de coopération avec d’autres alliés des Etats-Unis tels que le Japon, qui renforcent, au lieu de l’abaisser, le système d’alliance américain en Asie.

Le succès de la politique américaine, en particulier et Indienne, depuis une douzaine d’années, repose sur la transformation, pour le troisième millénaire, des fondements des relations entre les « deux plus grandes démocraties au monde ». Le calcul a paru bon : les Etats-Unis « sécuriseraient » non pas un allié, mais un partenaire indépendant, qui pourraient aider en retour à ancrer un « équilibre des pouvoirs » en Asie.

Washington, ce faisant, pourrait pointer sur le modèle de développement démocratique de l’Inde, comme alternative au « consensus de Pékin » de développement dirigé. Autrement, ce modèle chinois risquerait fort de séduire d’autres pays de la région. Les complémentarités entre les économies occidentales, à fort coefficient technologique et le riche capital humain de l’Inde ont paru de nature à stimuler la croissance de part et d’autre. L’Inde pourrait, progressivement, en retirer un nouveau statut international et prendre toute sa place dans le nouvel ordre mondial en construction. Cela semblait une bonne affaire pour toutes les Parties. Cela le reste sans doute…

La démocratie, gage de la puissance chinoise ?

La démocratie, gage de la puissance chinoise ?

Alors que le Chine vient d’amorcer sa transition politique décennale, les Chinois comme les occidentaux se demandent si ses nouveaux dirigeants vont placer le pays sur une nouvelle orbite, celle de l’ouverture et de la transparence. Il s’agit bien évidemment d’une évolution moralement souhaitable. Mais plus encore, la libéralisation politique est un impératif stratégique, si la Chine veut prétendre accéder définitivement à un statut de puissance mondiale, de puissance globale.

Le nouveau pouvoir chinois, qui associe subtilement conservateurs et progressistes, a un agenda copieux, entre l’éclatement de la bulle démographique chinoise et les limites du dirigisme économique, en passant par les soupçons croissants qu’inspire le pays à des voisins militairement bien pourvus. Toutefois, ces problèmes lourds sont amplifiés par la nature du régime politique de la RPC, quand ils ne lui sont pas consubstantiels en réalité.

L’autoritarisme bureaucratique (ou la bureaucratie autoritariste) sécrète des incitations à la corruption et à la répression, qu’ a amplement révélées l’affaire Bo Xilai. De même, les enquêtes menées par les médias occidentaux sur les fortunes familiales du Président entrant Xi Jinping et du Premier ministre sortant Wen Jiabao ont montré que de proches parents ont accumulé des ressources considérables suivant des voies indissociables du succès politique des « chefs de famille ». Nous n’avons plus affaire alors à une République « populaire ».

L’économie étatisée de la Chine a permis une croissance économique rapide pendant une trentaine d’années. Mais elle a également produit des déséquilibres majeurs. La RPC a ainsi surinvesti dans l’immobilier et les industries lourdes. Les entreprises publiques sont souvent dirigées par des hommes politiques plutôt que par des hommes d’entreprise. Les banques accordent des prêts à des taux sans rapport avec les taux du marché, sur la base de critères « hors marché ». La gestion très discrétionnaire des taux de changes et le piratage des formes de propriété intellectuelle entraînent des représailles de la part des partenaires commerciaux. Dans le même temps, les coûts de la main d’œuvre ont sérieusement augmenté.

Le contrôle étroit de l’information par le pouvoir central a contribué à empêcher des percées technologiques endogènes. Ce phénomène rappelle les temps lointains où les choix politiques, au XVème siècle, favorisant le gouvernement des mandarins au détriment des entrepreneurs, avaient fermé la Chine aux premiers développements de l’industrie et à l’expansion impériale, faisant ainsi concéder à la Chine un retard de 500 ans sur l’Occident.

Pourtant, si la RPC évoluait vers une forme de gouvernement démocratique, d’une façon graduelle plutôt que brutale, en laissant aux institutions le temps de mûrir, les défis les plus urgents qu’elle doit relever deviendraient plus « gérables ». Plus encore, la menace stratégique que la Chine fait peser sur ses voisins, sur les Etats-Unis et sur l’ordre mondial perdrait également de son acuité. Et la Chine serait moins encline à se faire du tort avec des armes choyées par ses généraux – et redoutées par tous- si les militaires chinois venaient à être clairement soumis à un contrôle civil démocratique.

Une transition démocratique en RPC pourrait renforcer le nationalisme populaire, faisant sans doute monter la pression sur les dirigeants chinois pour réunifier Taïwan. Mais il est tout aussi vrai qu’un régime démocratique à Pékin serait un interlocuteur plus séduisant pour Taïwan dans la perspective d’une réunification pacifique. Le Japon et les autres voisins de la Chine auraient sans doute plus de latitude pour clore leurs différends territoriaux avec un régime que le respect de la règle de droit sur le plan domestique prédisposerait davantage à régler des litiges à l’extérieur par le truchement du droit international.

Pékin serait au fond mieux placé pour atteindre ses objectifs de politique étrangère – intégrer Taïwan dans un schéma de type « un pays, deux systèmes » (comme Hong-Kong) ; réduire la dissidence au Tibet et au Xinjiang ; convaincre des voisins sceptiques de ses intentions pacifiques et rassurer les Etats-Unis sur la compatibilité de son affirmation avec les intérêts américains – si des institutions démocratiques, gages de modération et de réassurance étaient en place dans le pays.

La démocratie renforcerait également la légitimité de la Chine à réformer les institutions internationales, lui conférant ainsi un rôle plus central dans le nouvel ordre international. Bon nombre de pays accepteraient plus volontiers un leadership chinois dans le système international si Pékin faisait une plus grande part à la retenue, à la transparence et au respect du droit dans ses politiques internes.

Au fond, les caractéristiques de régime chinois, qui ont pu contribuer à l’essor de la RPC, risquent d’en contraindre de plus en plus le déploiement. L’expansion de la Chine au cours de décennies à venir pourrait exiger une ouverture démocratique. Une telle ouverture pourrait, par voie de conséquence, jeter les bases d’une ascension de la Chine au sommet des systèmes politiques. Au cas où elle n’aurait pas lieu (ce qui n’est pas exclu), l’émergence de la Chine en tant que véritable superpuissance sera sans cesse remise en cause par les nombreux pays qui finiront par redouter l’impact du régime autoritaire chinois sur l’ordre global et sur leur place en son sein.

IHEDN: Les grand enjeux de défense et de sécurité

IHEDN: Les grand enjeux de défense et de sécurité

Le Centre de crise du Ministère des Affaires étrangères

Organiquement, le Centre de crise est né il y a un peu plus de quatre ans.

Fonctionnellement, la gestion des crises, humanitaires ou sécuritaires, est nettement plus ancienne. On peut en voir les prodromes dans la création en 1985 d’une cellule d’urgence et de veille humanitaire, qui a ensuite donné naissance à la délégation à l’action humanitaire (DAH) et à la Direction des français de l’étranger, Sous Direction de la protection des personnes. Un savoir-faire s’est ainsi développé, au fil du temps.

Cependant, trois facteurs ont conduit à changer d’approche en privilégiant, plutôt qu’une logique de « task force » à répétition, une logique de professionnalisation, qui supposait de se doter d’une nouvelle institution permanente.

  • D’abord, les crises se sont multipliées, depuis une dizaine d’années et ont atteint une fréquence plus élevée que par le passé. Il y a donc eu une nette évolution quantitative.
  • Ensuite, les crises ont pris des formes nouvelles, d’un tremblement de terre à un tsunami, d’un crash aérien à Fukushima, d’une prise d’otage à des attentats de grande ampleur, de la Côte d’Ivoire aux printemps arabes. Bref, qualitativement, les crises sont devenues polymorphes.
  • Enfin, les crises sont devenues un quadruple enjeu :
    • humain, d’abord, la légitimité des Etats étant de plus en plus jaugée à l’aune de leur capacité à protéger leurs ressortissants ;
    • politique ensuite, la crédibilité internationale des Etats reposant aussi, à présent, sur leur aptitude à répondre vite et bien aux défis des crises ;
    • médiatique, les crises devenant un vecteur d’image puissant pour les dirigeants et les institutions.
    • diplomatique enfin, la « diplomatie de crise » contribuant à la hiérarchie des diplomaties nationales et devenant une branche en soi des métiers diplomatiques.

D’où la décision de créer, en 2008, un Centre de crise, composé d’une soixantaine d’agents.

Ce Centre a été placé sous l’autorité directe du Ministre.

Il y a au moins deux raisons à cela.

D’une part, parce que les situations de crise exigent des décisions claires et rapides. Nous avons ainsi une ligne hiérarchique courte avec le Directeur du Cabinet et le Ministre.

D’autre part, parce que la matière première des crises est éminemment politique, et prend très vite des proportions, en termes de seuils, de moyens à mettre en œuvre, de responsabilités à assumer, de communication à assurer, qui relèvent bien du niveau ministériel au moins.

Pour vous décrire l’organisation du Centre de crise, je prendrai volontiers l’image d’un thermomètre, avec une partie froide, tiède, chaude et bouillante. Les fonctions du Centre vont donc suivre cette courbe de température. Il s’agit seulement d’éviter que le thermomètre n’explose…

I- La partie froide et tiède du Centre de crise correspond, grosso modo, au Centre de situation que je dirige.

Ce Centre de situation regroupe 26 agents.

Il assure quatre grandes fonctions, sachant qu’il faut distinguer les missions en tout temps et les phases de crise ouverte.

A- Les missions en tout temps

  1. Veiller et alerter : 16 veilleurs de jour et de nuit assurent une veille H24. Cette veille vaut même pour tout le Ministère de 20h00 à 8h00. Cette fonction est très importante. C’est une sorte de gare de triage, qui filtre les évènements et informations en provenance du monde entier. Le quart veille comprend 3 ou 4 agents le jour, 2 agents la nuit.

    Quatre types d’informations convergent au quart-veille :

    • des informations télévisées, sur un mur d’images pourvu d’une vingtaine d’écrans TV recevant toutes les grandes chaînes généralistes.
    • pour chaque poste de travail, des dépêches d’agence, qui arrivent sur un écran dédié
    • tous les télégrammes des postes diplomatiques et consulaires, notamment les IMMEDIAT
    • enfin, le quart-veille consulte régulièrement certains sites spécialisés, notamment des sites concernant la veille relative aux catastrophes naturelles ou aux accidents aériens (NB « Catnat », « Severe weather », « Crash info », « USGS »…).


  2. Informer : le Centre de situation produit les Fiches Conseils aux voyageurs, qui concernent 189 pays et 21 thèmes. Ces fiches sont actualisées en temps réel, tous les jours, toute l’année. La procédure d’élaboration de ces FCV a été certifiée IS0 9001 en juillet 2011. Le succès public est spectaculaire, avec 6 millions de consultations des FCV en année pleine, ce qui en fait le deuxième site le plus visité de l’Administration française.

  3. Protéger : Le Centre de situation, en liaison étroite avec le Groupement des situations d’urgence, valide les 220 plans de sécurité des Ambassades et des Consulats, qui forment le socle de sécurité de nos personnels et de nos communautés à l’étranger. Il veille également, en liaison avec le CPCO du Ministère de la défense, la DGSE, et les services politiques du Quai d’Orsay, avec les postes, à ce que les pays « à vigilance renforcée », une vingtaine environ, soient bien pourvus d’un plan d’évacuation et/ou de fermeture des postes. Enfin, je mentionnerai pour mémoire le nouveau né de notre arsenal de protection de nos compatriotes voyageurs, qui sont 13 millions par an, l’application Ariane, portail d’enregistrement numérique permettant de s’enregistrer gratuitement et librement avant un déplacement de courte/moyenne durée. Ce portail a été lancé en juillet dernier. Il permet d’avertir en temps réel, par sms, les français enregistrés se trouvant sur place en cas de crise, pour les informer de l’évènement et leur donner la conduite à tenir. Après 16 mois depuis son démarrage officiel, Ariane a décollé : le nombre de personnes enregistrées a été multiplié par 20 depuis la phase expérimentale (plus de 50 000 inscrits).

  4. Coopérer : le Centre de situation coordonne l’aide humanitaire d’urgence, qui vise par construction à répondre aux situations de détresse aigue de certaines populations. A noter qu’il existe un fort couplage entre politique humanitaire d’urgence et politique sécuritaire, dans les deux sens. Les crises sécuritaires engendrent souvent des besoins humanitaires. A l’inverse, l’aide humanitaire d’urgence peut contribuer à détendre la situation de certains pays en crise et réduire les risques de violences. Cela étant, au sahel ou dans la Corne de l’Afrique, on constate comme une aporie, puisque notre politique sécuritaire consiste à dire aux ONG de ne pas se rendre sur place, alors que les besoins humanitaires y sont exceptionnellement élevés et que la spirale pauvreté/détresse/violences y est évidente. La conciliation entre ces deux versants d’une même politique n’est pas aisée. Nous faisons pour l’essentiel du monitoring, c’est-à-dire de l’assistance pilotée, sans engagement direct…

B- Les phases de crise ouverte

Ce sont des phases extrêmement lourdes pour le Centre de situation, puisqu’il doit continuer d’assumer les missions pérennes précitées avec une montée en puissance temporaire liée à la gestion de crise.

Le Centre de situation doit contribuer à armer la cellule de crise qui sera constituée au sein du Centre de crise, avec un segment « situation », chargé d’irriguer les décideurs, à commencer par le Ministre, en « points de situation » sur le déroulement de la crise, le bilan humain et matériel et les opérations en cours.
Il doit également assurer le secrétariat des Réunions interministérielles de crise.
Il doit enfin modifier en temps réel les conseils au public, liés à la crise et fournir à la cellule de réponse téléphonique des éléments de langage, tout au long de la crise.

II-La partie chaude et bouillante du Centre de crise correspond à la Sous Direction des opérations d’urgence et des affaires individuelles.

Cette Sous Direction traite des crises écloses, une fois l’évènement survenu et noue des contacts quotidiens avec un certain nombre d’opérateurs et de prestataires de services, dont elle devra assembler les compétences le moment venu.

Elle traite donc de deux sortes de crises, très différentes par leurs conséquences.

A- des crises individuelles

Il y en a trois sortes. D’une part, les prises d’otage, qui correspondent à des mobiles politiques (NB ce qui distingue une prise d’otage d’un enlèvement crapuleux). Les enlèvements crapuleux tendent hélas à se multiplier et font également l’objet d’un traitement spécifique. Nous avons actuellement 7 otages à l’étranger. D’autre part, les disparitions inquiétantes, qui correspondent à des cas de figure très précis. 80% d’entre elles se résolvent bien (ex : perte de portable ayant conduit une personne à ne pas donner de nouvelles pendant quelques jours). Les 10% restant sont de vraies disparitions inquiétantes, qui bien souvent, débouchent sur le 3ème cas de crises individuelles : les décès à l’étranger par accident ou homicide.

En 2011, 13 dossiers d’otages ont été traités, impliquant 23 compatriotes, 661 dossiers de ressortissants français décédés à l’étranger. Depuis le début de l’année 2012, 150 signalements de disparitions inquiétantes ont été adressés au CDC, dont 25 dossiers de disparitions inquiétantes donnant lieu à une procédure judiciaire.

B- des crises collectives

Elle se rangent en trois grandes catégories, par leur étiologie :

  • les crises d’origine naturelle : tremblement de terre (Haïti) ; tsunamis (celui de décembre 2004/janvier 2005) ; éruptions volcaniques; cyclones ; inondations (Thailande) etc…
  • les crises d’origine humaine : terrorisme, guerres civiles, conflits-interétatiques….
  • les crises mixtes, ou hybrides : par nature (ex les pandémies, où se mêlent causalité naturelle et facteurs humains, dans les voies de transmission et de propagation) ; ou encore, par les séquences successives (cf crise au Japon, où se sont enchaînées trois crises en réalité : un tremblement de terre ; un raz-de marée ; un accident industriel dans une centrale nucléaire).

C- Trois grandes fonctions

Ces crises collectives entraînent en tout état de cause une situation où une menace devient à la fois globale et de haute intensité, par son ampleur, et pèse sur notre communauté et nos intérêts à grande échelle, par sa portée. Cela justifie l’activation d’une cellule de crise, armée par le Centre de crise, qui va en former l’ossature, mais complétée par des renforts émanant d’autres Directions et services du Ministère, et à laquelle vont aussi prendre part des représentants d’autres Ministères (Défense, Intérieur, Santé, Ecologie…) concernés par la crise.

Une cellule de crise repose en fait sur trois grandes fonctions.

  • une fonction « situation » : il faut alimenter la Cellule constamment, à commencer par le Ministre, en « points de situation » lui permettant, sous une forme claire, concise et opérationnelle, de suivre le déroulement de la crise, d’être pleinement informé des intérêts en cause et de disposer d’une gamme d’options (en gros : quoi ? combien ?comment ?). Nous avons établi, pour un certain nombre de pays, des tableaux de bord complets synthétisant toutes les informations nécessaires au pilotage de la crise, y compris la cartographie de la présence française dans le pays concerné. Il faut également se coordonner avec le poste, avec les autorités du pays où survient la crise, avec les partenaires significatifs et le pôle européen…Tout ceci suppose un travail de synthèse à la fois lourd et complexe.

  • une fonction « décision » : les réunions interministérielles présidées par le Ministre d’Etat ou son Directeur de Cabinet, dont la fréquence va varier selon les besoins, vont donner lieu à des décisions opérationnelles permettant de répondre effectivement à la crise. Un relevé de décision sera mis au point après chaque réunion et diffusé dans l’appareil d’Etat. A noter qu’un représentant du Président de la République et un représentant du Premier Ministre siège à ces réunions, afin d’assurer la cohérence d’ensemble de la réponse.

  • une fonction « communication » : il est très important en effet d’expliquer au grand public ce qui se passe, comment évolue la situation et ce qu’on fait pour y faire face.
  • Une cellule de réponse téléphonique est fréquemment activée aux côtés de la cellule de crise, afin de soulager le poste et de faire face à des pics de plusieurs milliers d’appels par jour (cas du tremblement de terre en Haïti ou de Fukushima).

    En parallèle, une cellule de crise est créée « en miroir » dans l’Ambassade ou le Consulat concerné par la crise. Cette cellule est prévue dans l’organigramme de crise du poste. Elle essuie en quelque sorte le « premier feu » et organise la réponse initiale à la crise. Il arrive même qu’une cellule de crise soit activée dans un Consulat et une Ambassade en même temps (cf attentats de Bombay en novembre 2008).

    Mais très rapidement, des moyens humains et matériels sont projetés par la Sous Direction des opérations d’urgence du CDC, afin de muscler notre dispositif et soulager les collègues du poste, souvent épuisés après le premier choc. Cette équipe de renfort va être modulée et constituée selon les besoins nés de la crise : médecins, pompiers, psychologues, membres de la sécurité civile etc…

    Au total, en 2011, 5069 ressortissants ont bénéficié des moyens de l’Etat français afin de quitter un pays en crise, dont 3 322 Français et 1 747 ressortissants étrangers.

    Conclusions

    Je voudrais partager avec vous 4 réflexions.

    • D’abord, il est remarquable de constater qu’en moins de 4 ans, le Centre de crise s’est indiscutablement imposé comme un fer de lance de notre diplomatie, au sein du Ministère des affaires étrangères et européennes (Administration centrale et réseau) comme au sein de l’appareil d’Etat, dans les enceintes interministérielles. Le Centre de crise est systématiquement cité par les plus hautes autorités de l’Etat lorsqu’elles évoquent ou saluent notre action à l’étranger. Le Ministre l’avait mentionné à trois reprises dans ses vœux aux agents, le 11 janvier 2012. Pourquoi ? Sans doute en raison de sa forte réactivité. Sans doute aussi en raison de la visibilité médiatique des grands dossiers portés par le Centre (crises collectives, crises humanitaires, affaires d’otages…). Sans doute enfin parce qu’à la différence de la diplomatie traditionnelle, plus discrète, ou secrète, souvent inscrite dans le temps long, nous sommes ici en prise avec des missions situées dans le temps court, immédiat, en fort contact avec le grand public, qu’il s’agisse des Conseils aux voyageurs, de l’aide humanitaire d’urgence ou réponses aux situations à risques (évacuations etc…).

    • Ensuite, le Centre de crise confirme la vocation interministérielle du Ministère des affaires étrangères et européennes. Comme diplomate, j’ai acquis la conviction qu’on ne fait rien seul. C’est vrai d’un individu comme d’une organisation. Et le sens profond du métier de diplomate, ô combien perceptible au Centre de crise, c’est d’apprendre à orchestrer les savoir faire, les compétences, les expertises d’autres institutions, pour former un « faisceau » de projection. De ce point de vue, le Centre de crise est doublement tributaire d’apports externes. D’une part, il ne peut rien faire de significatif sans d’autres collaborations au sein du Quai d’Orsay : le réseau diplomatique et consulaire lui apporte une contribution majeure, dans tout l’arc de ses missions ; les Directions politiques aussi, géographiques ou fonctionnelles ; le service de la sécurité diplomatique ; la Direction générale de la mondialisation…D’autre part, le Centre alimente ses réflexions et productions auprès des Ministères « sources » ou « opérateurs premiers » dans la collecte du renseignement ou la planification opérationnelle. Le CPCO du Ministère de la défense, la DGSE, la DCRI du Ministère de l’intérieur, sont des partenaires clés à cet égard. Le Centre de crise ne peut fonctionner en autarcie. Il ne rayonne qu’en relation avec ses partenaires naturels.

    • Par ailleurs, comme toute institution jeune, nouvelle, le Centre doit parvenir à « tenir la distance » et aborder, après l’excitation du démarrage, la phase de lancement, une phase que j’appellerais de stabilisation et de consolidation. Cela suppose d’être bien conscients du chemin parcouru, de celui qui reste à parcourir, de penser avant tout aux responsabilités qu’imposent les missions, et de pouvoir régénérer régulièrement les effectifs, en maintenant une exigence de qualité et une pluralité d’expériences et d’expertises.

    • Enfin, le Centre de crise devra sans doute, de façon croissante, tenir compte de trois dimensions assez fondamentales pour l’avenir : la dimension pédagogique, avec le besoin de formation des personnels aux crises, à la gestion de crise, aux exigences de sécurité… ; la dimension interministérielle, compte-tenu du rôle notamment du SGDSN, du MININT, du COGIC etc… mais aussi du Ministère de la santé, de l’écologie, de l’économie et des finances dans la plupart des crises consulaires ; la dimension européenne, en raison des exigences de l’article 23 du Traité sur l’Union européenne et de la proposition de directive sur la protection consulaire. L’échelon européen va devenir assez considérable, dans les années à venir, du fait du degré élevé d’exposition des citoyens de l’UE aux risques multiples d’un monde instable et peu prévisible, et de la réduction drastique des moyens des Etats membres, qui nous obligeront à mettre en commun des ressources rares voire, à repenser radicalement nos modes opératoires.



    Je vous remercie./.

La bataille des changes

La bataille des changes
  1. Le retour de la « bataille des changes » a été évoqué récemment par le ministre brésilien des Finances, Guido Mantega, à l’issue d’un entretien avec son homologue français, Pierre Moscovici. M. Mantega avait popularisé cette expression en septembre 2010, après que la Réserve fédérale américaine (Fed) a décidé la mise en place d’une seconde phase d’assouplissement monétaire quantitatif (dite Quantitative Easing 2 ou QE2). M. Mantega cherche ainsi à décrire une situation où les pays émetteurs de monnaie de réserve adoptent des politiques monétaires expansionnistes auxquelles les pays non-émetteurs répondent en intervenant sur le marché des changes. La zone euro, seul bloc monétaire du monde industrialisé à ne pas mettre en place de Quantitative Easing, est particulièrement affectée par ces tensions sur le marché des changes. La devise européenne s’est ainsi appréciée de 2,70% face au dollar de juillet à octobre 2012.

    Ces déclarations de M. Mantega font suite à une annonce de la Fed d’un nouveau plan d’assouplissement monétaire, dit QE3. La Fed achètera pour 40 milliards de dollars (30,6 milliards d’euros) de titres par mois, exclusivement sous la forme de prêts immobiliers titrisés (mortgage-backed securities) de basse qualité. Contrairement aux deux premiers plans de Quantitative Easing, ce troisième plan n’est pas plafonné à l’avance. Il se poursuivra jusqu’à ce que « le marché du travail s’améliore de manière significative ». Le président de l’institut américain d’émission, Ben Bernanke, a justifié ce troisième plan de QE par les révisions à la baisse des perspectives de croissance de la Fed pour l’économie américaine (d’une fourchette de 1,9 % – 2,4 % à une fourchette de 1,7 % – 2 %) et par « la grande inquiétude » suscitée par le marché du travail. Aux termes du Communiqué de la Fed, « si les perspectives du marché du travail ne s’améliorent pas de manière significative, le comité continuera ses achats de prêts immobiliers titrisés, entreprendra des achats d’actifs supplémentaires et emploiera tous les instruments de politique monétaire appropriés jusqu’à ce qu’une amélioration soit obtenue dans un contexte de stabilité des prix ».

  2. Pour prévenir l’appréciation du Yen face au dollar, la Bank of Japan (BoJ) a décidé de suivre la politique de la Fed en annonçant un programme d’achat d’actifs de 10 trilliards de yens1 (titres publics, billets de Trésorerie, titres des sociétés d’investissement immobilière, J-REIT). La Banque d’Angleterre a décidé de ne pas augmenter la taille de son programme de Quantitative Easing (QE) à ce stade, même si cette option a été évoquée en Comité directeur2. Enfin, la Banque Nationale Suisse pourrait elle aussi être tentée d’accroître le format de son programme d’assouplissement monétaire lancé l’été dernier (50 milliards de francs suisses).

    Du côté des émergents, la banque centrale brésilienne a immédiatement réagi à l’annonce de la Fed en intervenant sur le marché des changes pour éviter une appréciation du réal. La Banco Central a acheté massivement des dollars sur le marché à terme en vendant massivement des produits de retournement de swaps de change3. C’est d’ailleurs dans ce contexte qu’ont été tenus les propos du ministre brésilien des finances, évoquant une reprise de la guerre des changes. Cela étant, l’idée implicite selon laquelle cette bataille aurait connu une trêve après les tensions de 2010 paraît singulièrement éloignée de la réalité. Depuis 2010, une vingtaine de pays contribuent sans relâche à cette guerre des devises, par le biais de politiques monétaires ultra accommodantes, de contrôle des mouvements de capitaux ou d’intervention directe sur le marché des changes.

  3. A cet égard, les tensions sur le marché des devises s’expliqueraient en particulier par la situation économique très difficile que connaissent les pays industrialisés. Les niveaux très faibles d’inflation sous-jacente dans ces pays sont les indicateurs clairs d’un excès d’offre et d’une menace de déflation. C’est précisément dans ce contexte économique délicat que les politiques de Quantitative Easing poursuivies par la Fed ou la Bank of Japan trouvent leur justification. Certains observateurs, tels l’économiste Barry Eichengreen, considèrent même que ces politiques monétaires ultra-accommodantes bénéficieront in fine aux économies émergentes. La politique monétaire américaine expansionniste des dernières années aurait ainsi fortement contribué à l’expansion de l’économie chinoise. En tout état de cause, la plupart des experts la jugent indispensable à la reprise mondiale.

  4. Les critiques des pays émergents à l’égard des politiques monétaires expansionnistes des pays industrialisés sont d’abord liées à leur propre difficulté à aligner leurs politiques monétaires sur celle de la Fed. L’hypothèse d’un « découplage » des pays émergents (selon laquelle ces régions seraient engagées dans une telle dynamique économique qu’elles seraient peu affectées par les difficultés de l’économie américaine) semble montrer à présent ses limites. Ces pays demeurent à présent la principale source de croissance au niveau mondial et leur demande intérieure, tant publique que privée, a mieux résisté à la crise que celle des pays industrialisés4. La plupart des pays émergents sont donc réticents à mettre en œuvre des politiques monétaires trop accommodantes, par peur d’aviver les tensions inflationnistes qu’ils connaissent déjà. Ainsi, pour s’opposer à l’appréciation du réal, la banque centrale brésilienne a déjà réduit le Selic, son taux d’intérêt directeur, de 500 points de base depuis le début de l’année (de 12,5% à 7,5%). La marge de manœuvre de la Banco Central semble donc aujourd’hui s’épuiser, alors que l’inflation s’accélère au-dessus de sa cible (4,5%) et a dépassé le seuil de 5% cet été. A l’image du Brésil, les pays émergents connaissent pour la plupart des taux d’intérêt plus élevés que ceux pratiqués dans les pays industrialisés et une meilleure conjoncture économique. Ils sont donc plus que jamais sous la menace d’afflux importants de capitaux étrangers qui, faute d’être entravés, conduiront mécaniquement à une appréciation de leurs devises et une détérioration de leur compétitivité à l’export.

  5. Selon une vision simpliste, cette « guerre des changes » serait un jeu à somme nulle, puisque les excédents commerciaux des uns sont forcément compensés par les déficits commerciaux des autres. D’après cette analyse les principaux perdants de la bataille seraient les blocs monétaires qui, comme la zone euro, n’interviennent pas sur le marché des changes et subissent une appréciation de leur taux de change contre toutes devises, laquelle affecte négativement leur balance courante et la croissance économique. Côté européen, on peut ainsi louer la BCE de se garder de participer à ce conflit monétaire, mais, dans le même temps, beaucoup d’observateurs jugent une telle politique risquée. Si l’appréciation de la devise européenne venait à se confirmer elle pourrait en effet réduire encore davantage les timides espoirs de reprise dans la zone euro, alors même que les européens semblent miser sur un redressement de leur commerce extérieur pour retrouver la croissance.

    Au-delà du cas européen, le risque est toutefois que la guerre des devises s’avère un jeu à sommes négatives pour l’ensemble de l’économie mondiale. Premier risque : l’histoire montre que les interventions (souveraines ou privées) qui éloignent durablement les taux de change de ce que les marchés considèrent être leur valeur fondamentale se soldent fréquemment par des réajustements brutaux générateurs d’instabilité financière. L’explosion de la bulle spéculative sur le yen fin 2008 est ainsi venue rappeler que les pertes enregistrées par les institutions financières consécutivement à des réajustements sur les marchés des devises se propagent mécaniquement aux autres pans du système financier international.

    Le second risque est que les perdants de la guerre des changes soient tentés d’utiliser l’arme protectionniste, précipitant alors une véritable guerre commerciale qui aurait un impact négatif sur le volume des échanges mondiaux. Les regains de tension actuels entre Etats-Unis et Chine sur les questions commerciales en sont une bonne illustration. Par une demande de consultations présentée devant l’OMC, lundi 17 septembre, la Chine a demandé à l’organisation de se prononcer sur les mesures compensatoires et antidumping appliquées par les Américains sur certains produits chinois. Le même jour, les États-Unis ont également présenté une demande de consultations devant l’OMC, les Américains accusant les Chinois de subventionner leurs entreprises exportatrices.

    Au total, cette « guerre des changes », aigüe ou larvée selon les phases :

    • repose sur de profonds déséquilibres économiques mondiaux, reflétés dans les écarts de soldes commerciaux et budgétaires, qui suscitent mécaniquement une circulation massive de capitaux. En clair, les excédents des uns viennent refinancer les déficits des autres. Mais ce « bouclage » global se fait au prix de très importants mouvements de devises entre les différents pôles mondiaux;

    • est amplifiée par les arbitrages entre actifs. La libéralisation complète des marchés de capitaux mondiaux, en dépit des régulations mises en place et durcies en 2008, notamment à l’égard des banques (ratios Bâle III), procure aux investisseurs et aux spéculateurs un immense champ d’arbitrage, avec des échéances allant du très court terme au long terme et une liquidité allant du très liquide (le jour le jour) au plus solide (épargne longue). Les marchés financiers sont extrêmement complexes, diversifiés (du marché des changes aux marchés de matières premières, des marchés au comptant, spot, aux marchés à terme en passant par toute la gamme des marchés d’options, y compris les options de change…En bref, les arbitrages entre actifs sont quasiment sans limite. Ils amplifient considérablement, sur le marché des changes, les mouvements liés aux transactions physiques (90% de spéculation, 10% de couverture d’opérations commerciales). Ce phénomène conduit à des surréactions (« overshooting ») et amplifications, qui forment une toile de fond de la « guerre des devises » ;

    • est facilitée par des politiques monétaires polycentriques, au mieux, antagoniques, au pire. Il est clair qu’en dépit des sommets internationaux (G8, G20 etc…), l’ordre monétaire international est à présent hors d’atteinte. L’exigence de coopération, ardente en période de désordres financiers, cède le pas devant les égoïsmes nationaux. Chaque Etat cherche à maximiser son avantage et profiter des « effets d’aubaine » de la situation, à capter les flux d’épargne ou à l’inverse, dissuader les entrées de capitaux, suivant sa propre situation. La zone euro est atypique, dans cette surrenchère, puisqu’elle pratique un « laisser faire » non pas choisi, mais contraint par sa structure et par l’ampleur de ses problèmes internes ;

    • conforte les logiques « continentales » et les rapports de « blocs à blocs » sur le plan monétaire. A cet égard, il est frappant de constater que la « bataille des changes » se superpose assez largement aux rivalités commerciales et aux rivalités internationales, entre Etats-Unis, émergents, Européens… comme si la valeur des monnaies exprimée dans les autres monnaies (définition du taux de change) devenait un genre de condensé du rapport entre puissances.
  1. Environ 126 milliards de dollars []
  2. La politique de QE de la Banque d’Angleterre a été engagée en mars 2009 en réponse aux difficultés de l’économie britannique consécutives à la crise financière mondiale. Elle consiste en des achats de titres de dette, principalement publique, pour un montant initial de 75 milliards de livres, qui a été porté en six temps à 375 milliards de livres, soit plus de 25 % du PIB. []
  3. Un swap de change est une transaction où une devise est échangée pour une autre puis ré-échangée à un taux et une date prédéterminés. Le swap est une transaction qui combine deux opérations : une au comptant et une à terme. []
  4. Selon les dernières projections du FMI, la croissance économique en 2010 devrait être de 5,6% pour les pays émergents et en développement contre 1,4% pour les pays avancés. []

« The Innocence of Muslims » : à qui la faute ?

« The Innocence of Muslims » : à qui la faute ?

« Où et quand ai-je été innocent ? », Saint Augustin

Une vague de colère contagieuse, à l’avant plan : vraie rancœur et fausse spontanéité.

La sortie d’un film en Californie, réalisé par un immigré copte, mettant en scène le Prophète Mohamed et tournant l’Islam en dérision, sous le titre « The Innocence of Muslims », a embrasé les pays arabo-musulmans, dans le sillage de l’attentat perpétré contre le Consulat des Etats-Unis à Benghazi, le 11 septembre 2012, au cours duquel l’Ambassadeur Christopher Stevens et trois fonctionnaires américains ont péri.

Même si cet attentat est probablement lié à une opération terroriste préparée à l’avance, visant à marquer la date du 11 septembre, il a été suivi d’une succession de violences qui ont émaillé l’actualité dans 19 pays abritant, en proportions variables, des populations islamiques. Dans 8 d’entre eux (Libye, Yémen, Liban, Soudan, Tunisie, Afghanistan, Pakistan, Egypte), les manifestations, virant souvent à l’émeute, ont été meurtrières. Toutes ont visé les représentations diplomatiques des Etats-Unis, beaucoup plus rarement, celles d’autres pays occidentaux (Allemagne directement et le Royaume-Uni, collatéralement, au Soudan) .

Le bilan humain de ce mouvement, qui se poursuit, est d’ores et déjà lourd (19 morts, 239 blessés).
Son bilan matériel est impressionnant, avec dans de nombreux pays, des images de destructions de bâtiments officiels (au Soudan, en Libye, en Egypte, en Tunisie…) ou d’atteintes à l’inviolabilité des locaux diplomatiques. Les Ambassades des Etats-Unis au Yémen, en Egypte et en Tunisie, pourtant fortement protégées, ont été prises d’assaut et leur sécurité mise à bas. L’Ambassade d’Allemagne au Soudan a été incendiée (cette attaque répondant en réalité à l’autorisation accordée par un tribunal allemand à des manifestants ultras d’arborer des caricatures du Prophète pendant une manifestation, en août dernier). L’Ambassade du Royaume-Uni a subi des dommages collatéraux.

Si la plupart de ces mouvements ont été présentés comme une réaction de colère contre un film jugé infâmant pour l’Islam et le Prophète, s’ils ont tous pris pour cible les Etats-Unis (le film ayant été produit en Californie), ils ont rarement été spontanés. Dans la grande majorité des cas, des partis islamistes, souvent radicaux (salafistes au Maroc, en Jordanie…) ont appelé à la mobilisation populaire et à l’action contre les intérêts américains. Profitant de la dynamique, des groupes traditionnellement hostiles aux occidentaux leur ont emboîté le pas (talibans en Afghanistan ; Hezbollah au Liban ; Al Qaïda en Libye..).

Comme le souligne Olivier Roy dans le Monde daté du 21 septembre, « ce ne sont pas les auteurs du printemps arabe qui ont attaqué les ambassades américaines, ce ne sont même pas les premiers bénéficiaires des élections, les Frères musulmans et Ennahda, ce sont au contraire ceux pour qui le printemps arabe a détourné les pays arabes de leur vrai combat ».

La vidéo a ainsi mis le feu aux poudres, dans un contexte passablement chargé. Ce même contexte, aggravé par l’épisode de « The Innocence of Muslims », fait craindre l’impact de la publication par Charlie hebdo, le 19 septembre, de caricatures de Mahomet et de l’Islam.

Des questions lancinantes, à l’arrière-plan : les manifestations anti-occidentales (anti-américaines surtout) comme révélateur.

Ces flambées de violences sont comme un accès de fièvre, symptomatique d’un malaise plus profond.

  1. Elles révèlent et amplifient manifestement quatre tendances, quatre « trend » historiques, dont aucun n’œuvre pour la paix et l’harmonie entre les civilisations et les peuples qu’elles rassemblent.

    • Il y a d’abord les tensions endémiques entre Occident et monde arabo-musulman. Elles s’inscrivent dans la longue durée, avec des fractures anciennes (les Croisades), d’autres plus récentes (guerre du Golfe, Irak, Libye…) et des points de fixation « clivants » (Iran, conflit israélo-palestinien..). Ces tensions sont avivées par le facteur énergétique, enjeu de richesse et de puissance. Elles se nourrissent également d’une incompréhension croissante entre deux versants de l’humanité qui connaissent des évolutions de sens contraire : primat du fait religieux dans les pays musulmans ; désacralisation ou sécularisation dans les sociétés occidentales, où les religions tendent à régresser. Dans l’ensemble occidental, les Etats-Unis forment toutefois une exception à cet égard.

    • Il y a ensuite une radicalisation croissante des islamistes, notamment, mais pas seulement, d’origine salafiste. Le salafisme est un mouvement sunnite, revendiquant un retour à l’islam des origines, fondé sur le Coran et la Sunna (la tradition). Autrement dit, l’Islam est traversé par un courant intransigeant, fermé au dialogue et prosélyte.

    • Jouent également, au sein de ces pays musulmans, de graves conflits de répartition du Revenu disponible. Ils sont fréquemment minés par les tensions sociales et économiques. Cet état de fait renforce considérablement la tentation, comme au Soudan, de trouver des exutoires commodes aux frustrations massives, contre l’Occident.

    • La plupart des pays de la zone Afrique du Nord/Moyen-orient connaissent une sérieuse crise de leadership. Les régimes autocratiques ploient (Syrie), chutent (Libye), implosent parfois (Yémen) ou cèdent la place à des transitions heurtées (Egypte, Tunisie…). Ils voient naître des gouvernements dominés par les islamistes. Alors que l’Occident a généralement organisé la séparation de l’Eglise et de l’Etat et opté généralement pour des pouvoirs publics laïcs, les pays arabo-musulmans entrent dans une ère de gouvernement marquée par la compénétration entre politique et religion.


  2. Cette poussée de violence est globalement révélatrice de la sensibilité des populations arabes et musulmanes aux messages émanant de l’Occident. Cette sensibilité prend un relief particulier à l’ère de la mondialisation et de la communication démultipliée, en temps réel, à grande échelle. A cet égard, l’affaire des caricatures, il y a quelques années déjà, avait révélé l’abîme séparant des sociétés occidentales « relativistes », viscéralement attachées aux libertés publiques, désacralisées, athées, de sociétés arabes intransigeantes sur la question religieuse et prônant certaines formes de censure. Le film «The Innocence of Muslims » procède de la même logique. Il suscite la même incompréhension : deux lectures s’opposent, celle d’un Occident qui en minore la portée, demeure profondément attaché à liberté d’expression et de création, qu’il assimile à son ADN politique ; et celle d’un monde musulman qui ne comprend pas que l’on puisse concevoir et plus encore, tolérer des œuvres jugées blasphématoires. C’est, dans le même ordre d’idée, une décision de justice rendue par un tribunal indépendant en Allemagne qui a mis le feu aux poudres au Soudan, ce tribunal ayant autorisé des manifestants ultras à arborer des caricatures du Prophète pendant un défilé…

  3. Ce nouvel épisode de « colère musulmane » survient à un moment précis de l’histoire du Moyen-Orient.
    C’est une époque où les grands équilibres régionaux se déplacent, évoluent, alors qu’ils étaient depuis des décennies largement articulés sur le conflit israélo-palestinien.
    C’est aussi une période où monte en puissance un conflit majeur, entre un axe sunnite (des Frères musulmans aux saoudiens…) et un axe chiite, autour de l’Iran et ses satellites (Hezbollah, régime syrien…). L’axe sunnite paraît partager l’obsession d’un Iran nucléaire que l’on retrouve à Washington, Paris ou Tel Aviv. La « rue arabe » est otage de ce conflit.

  4. Dès lors, tout peut raviver les tensions. Nos sociétés démo-libérales ne contrôlent pas tous les évènements (décisions de justice, œuvres de l’esprit, créations, publications…) susceptibles de mettre en cause l’islam, le monde arabe, les musulmans… Outre que filtrer en amont les messages, les productions, se heurte à une impossibilité pratique, ce « filtrage » reviendrait en fait à nier nos valeurs fondatrices, le socle de droits (et obligations) sur lequel notre civilisation s’est en partie construite. C’est l’enjeu du débat suscité par les caricatures de Mahomet publiées par Charlie hebdo le 19 septembre, où il s’agit en réalité de trouver le bon réglage, la juste balance, entre liberté d’expression et d’opinion, liberté de la presse, et esprit de responsabilité, eu égard au conséquences possibles en raison du contexte particulier dans lequel cette publication intervient…

    Sommes-nous donc condamnés à une récurrence des conflits du type de ceux observés depuis le 11 septembre dernier ?

Des perspectives inquiétantes: entre incompréhension, radicalisation et conflictualité du fait religieux, les facteurs d’opposition entre monde arabo-musulman et Occident ont rarement été aussi nombreux.

  1. Les frottements entre musulmans et puissances occidentales ne sont certes pas nouveaux. Mais ils se nourrissent de plusieurs points de fixation en politique internationale.

    On peut en relever au moins 4:

    • le conflit israélo-palestinien, abcès de fixation historique.

    • le dossier nucléaire iranien. Même si l’Iran est dominé par les chiites, qui s’opposent aux sunnites et si grandes sont les différences historiques entre persans et arabes, il paraît évident qu’à choisir entre Israël et l’Iran, les pays arabes feraient probablement bloc autour du « champion régional » iranien, en cas de frappes israéliennes.

    • la guerre menée contre le régime de Kadhafi, en Libye, a moins heurté les consciences arabes du fait de leur sympathie pour la personnalité du Guide qu’en raison des relents de « corps expéditionnaire » pris par l’opération. Le recours de l’Occident à la force n’est jamais très bien perçu dans la région.

    • en Afghanistan, l’intervention des puissances occidentales demeure fondamentalement contestée par les talibans, bien évidemment. Elle suscite, dans le monde arabo-musulman, un écho mitigé, que révèlent à chaque reprise les réactions à la nouvelle de victimes civiles collatérales d’opérations menées par les membres de la coalition.


  2. Pour ne rien arranger, les canaux de dialogue ne sont pas légion. Rares sont les enceintes structurées et apaisées, où pays arabes et musulmans peuvent échanger librement et sans arrières pensées avec les Occidentaux. Les organisations internationales sont soit trop universelles, soit trop spécialisées. Les dialogues bilatéraux sont trop étroits. Le projet français d’Union pour la Méditerranée, qui visait à créer les conditions d’un rapprochement entre Afrique du nord et Moyen-Orient et pays occidentaux, peine à prendre corps.

  3. Surtout, la question religieuse nous oppose, à deux titres bien différents.

    • D’abord parce que les musulmans ne comprennent pas l’athéisme ou la désacralisation de nos sociétés modernes. Ils ne parviennent pas à respecter vraiment des sociétés a-religieuses, déchristianisées… Pour eux, ce qui distingue l’homme de l’animal tient précisément à ceci : la Révélation. A leurs yeux, c’est la croyance qui humanise et inspire le respect. Pour eux, la question religieuse est à la fois une affaire de conviction et un élément d’identité. De leur point de vue, le reflux du sacré, la perte de convictions religieuses de l’Europe sont incompréhensibles et confirment le déclin de nos sociétés.

    • Ensuite, parce qu’au fond, les Etats-Unis sont la seule puissance occidentale à conserver un socle militant de croyances religieuses. Les Etats-Unis n’ont pas réellement séparé l’Eglise et l’Etat : « in God we trust ! ». Le serment du Président élu (le « pledge of allegence ») dit « One Nation, under God, with liberty and justice for all »…Les interventions militaires américaines dans le monde arabo-musulman sont systématiquement perçues comme des croisades modernes, y compris par bon nombre d’américains eux-mêmes. De ce point de vue, la vague de colère anti-américaine provoquée par la video « the Innocence of muslims » n’intervient pas sur un terrain vierge : elle vient se fixer sur la puissance occidentale du moment (les Européens, par comparaison, et la crise de l’euro n’arrange rien, semblent faibles et dépassés…), celle qui n’hésite jamais à recourir à la force armée et qui demeure apparemment la plus animée de convictions religieuses éloignées de l’islam.


  4. Pendant longtemps, la France a pu se croire « immunisée » contre les colères des musulmans et les sentiments anti-occidentaux en vogue dans le monde arabe. Il nous faut à présent nous interroger sur la pérennité de cette exception Française. Depuis plusieurs années, correspondant à notre retour dans l’OTAN, aux interventions militaires dans le cadre de coalitions, au durcissement du discours de politique étrangère à l’égard de certains dirigeants du monde arabe, à notre fermeté sur le dossier nucléaire iranien et sur la crise syrienne, notre différence de positionnement (par rapport aux anglo-saxons) est beaucoup moins perceptible. Rien à voir avec le discours aux Nations-Unies sur l’Iraq, qui nous avait valu une forte cote de sympathie dans le monde arabe. Ce mouvement de « banalisation » de la France au sein du bloc occidental amplifie d’autant les risques liés à la publication de caricatures de Mahomet par Charlie Hebdo…

Le pire, un affrontement généralisé et violent entre occidentaux et musulmans, n’est en aucun cas certain.

D’un certain point de vue, les printemps arabes ont avant tout montré un élan né d’une envie de changer la vie, de changer de dirigeants, bien plus qu’une opposition massive à l’Occident. Le ferment des printemps arabes – un processus de transformation qui traverse le Moyen-Orient – est certes une source de violence politique, mais il débouche sur d’autres combats que la Jihad contre les infidèles…

On peut peut-être compter sur la raison, la hantise d’un conflit majeur et les forces de rappel nées d’une dépendance mutuelle.

Et espérer, pourquoi pas, que la diplomatie trouve là à s’illustrer et confirmer sa vocation, celle de permettre un dialogue respectueux, confiant et fécond entre les peuples…

Troisième choc pétrolier: Pourquoi le prix du pétrole baisse-t-il?

Troisième choc pétrolier: Pourquoi le prix du pétrole baisse-t-il?

La baisse temporaire des cours du pétrole brut, amorcée depuis quelques mois, tient à une conjonction de facteurs pesant sur l’offre et la demande. Mais la tendance lourde est à la hausse, au point qu’on évoque de plus en plus la perspective d’un « troisième choc pétrolier ».

  1. Plusieurs facteurs modèrent actuellement la hausse des cours du pétrole brut.

    1. Après de fortes variations, le brut « Brent » de mer du nord, qui constitue la référence sur les marchés au comptant et à terme, évolue au-dessous de 100 USD le baril. Il a atteint un plancher de moins de 90 USD fin juin, pour remonter à 98 USD début juillet.

      Comme sur tout marché régi par l’offre et la demande, il faut chercher les causes de cette relative diminution des prix dans le jeu de ces deux variables clés.

    2. Schématiquement, l’offre est actuellement abondante, la demande languissante.

      La nette contraction de la production de l’Iran, troisième producteur mondial (liée aux sanctions), passée de 2,5 à 1,5Mde barils/jour, a été plus que compensée par l’augmentation de la production de l’Arabie saoudite, qui rejoint des niveaux historiques au vu des trente dernières années, à 10 M de barils/jour. Les saoudiens ont toujours joué ce rôle de producteur d’équilibre (« swing producer »), au sein de l’OPEP, compensant le déficit d’offre d’un ou plusieurs membres, ou réduisant leur production en cas de fort excédent, à la faveur de leurs énormes gisements.

      A ce « delta » de production de l’Arabie saoudite s’ajoutent, pêle-mêle, la production en provenance d’Amérique latine (Colombie, Venezuela), aux États-Unis, en Irak et en Libye (qui redémarre après la phase de crise), mais aussi, la production canadienne de sables bitumineux, ainsi que la croissance de la production de liquides de gaz naturel (environ 0,5Mde barils/jour) qui contribue aussi à détendre le marché.

      La demande de pétrole stagne, voire, tend à diminuer légèrement, dominée par les facteurs de baisse. Le net ralentissement de l’économie mondiale, en particulier, la récession que subissent les économies des grands pays industrialisés et le freinage de l’expansion des grands émergents, comprime les besoins en énergie. Aucun « effet de stock » ne vient atténuer l’impact direct d’une demande plus atone, dans la mesure où les stocks pétroliers n’ont jamais été aussi importants, en particulier aux États-Unis.

      Dès lors, l’excédent de l’offre mondiale sur la demande moyenne en 2012 est à présent estimé à 0,7/0,8 M de barils/jour. L’offre mondiale devrait par ailleurs continuer à croître de 2,5M de b/j en 2012 par rapport à 2011.

      Les craintes liées à la situation de l’Iran, en particulier celles suscitées par la menace d’un blocage du détroit d’Ormuz, par lequel transite 1/3 du pétrole importé par la voie maritime, se sont apaisées.

      Reste à connaître la position qu’arrêtera l’OPEP, en particulier, l’Arabie saoudite, lors d’une prochaine réunion que l’Iran et l’Algérie appellent de leurs vœux. Ces deux pays souhaitent en effet que le cartel décide d’une baisse de la production, qui ferait mécaniquement remonter les cours…

      Dans le même temps, Mme Van der Hoven, Directrice exécutive de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) déclarait, lors du Sommet du pétrole et du gaz, que l’évolution des prix reste « plus incertaine que jamais ». Les marchés surréagissent à toute annonce ou évènement jugé significatif : ils l’ont fait lors de la baisse des taux d’intérêt chinois, très récemment ; ils le font à chaque nouveau développement du dossier iranien… Et les compagnies pétrolières ont objectivement intérêt à des cours élevés, à la fois pour préserver leurs marges et pour couvrir leurs coûts de développement, tirés vers le haut par les défis technologiques (nouvelles méthodes de forage, en eau profonde ; exploration de nouvelles énergies…) et par la prise en compte accrue des préoccupations environnementales.

      Sommes-nous victimes d’une erreur d’optique ? Alors que le Brent fléchit, nous nous situons dans une ère de pétrole cher, reflet d’un marché globalement sous tension.

  2. Les cours du pétrole sont durablement accrochés à un point haut, accréditant la perspective d’un « troisième choc pétrolier ».

  3. L’expression « 3ème choc pétrolier », parfois utilisée pour désigner la période 2001-2008, qui avait vu le baril de Brent passer de 16 à 126 dollars en moyenne mensuelle, est à nouveau d’actualité, avec le maintien inédit des cours au-dessus de la barre des 100 USD depuis plus d’un an.

    Pourquoi ce haut niveau des prix, au comptant comme sur les marchés à terme de « commodities » ?

    1. L’offre de pétrole est sous pression pour longtemps. Dans le scénario central de l’AIE, la production mondiale de pétrole atteindra 94,6 Mb/J en 2035 (12,8Mb/j de plus qu’en 2010). La demande atteindrait 99Mb/j, soit un déficit d’offre de 2,6Mb/j. On peut donc s’attendre à un renforcement des tensions sur les marchés pétroliers au cours du quart de siècle à venir. Ce scénario est globalement confirmé par les prévisions des Majors, notamment Exxon ou Total, qui tablent sur une production de pétrole conventionnel (NB hors condensats de gaz naturel, offshore profond et ultra profond) stable ou légèrement déclinante au cours de décennies à venir. Le recul de la production de nombreux gisements anciens devra être compensé par la mise en exploitation de nouveaux gisements, à la faveur du niveau élevé des prix.

      Résultat de ces tensions sur l’offre, l’augmentation du niveau des prix devrait logiquement permettre l’exploitation croissante de ressources jugées jusqu’ici « difficiles ».

      Cela pourra se faire notamment grâce aux techniques de récupération assistéeenhanced oil recovery »), notamment au Moyen-Orient.

      L’expansion de l’offshore profond (500-1500 m) et ultra-profond (au-delà de 1500m) permettra d’atteindre 10% de la production totale d’hydrocarbures liquides par ces procédés en 2025, d’après Exxon.

      Les pétroles non-conventionnels prennent également une place croissante dans la production mondiale. Qu’il s’agisse de « tightoil » (pétrole de schiste, principalement dans le bassin de Williston) aux États-Unis et au Canada, de pétrole issu des sables bitumineux canadiens, du pétrole extra-lourd produit au Vénézuela, ces pétroles connaissent une progression rapide.

      Suivant le niveau des cours, la production de pétrole à partir de gaz ou de charbon pourrait connaître une expansion significative.

    2. Les composantes de la demande restent dynamiques à long terme.
    3. La demande mondiale de pétrole continue d’augmenter : elle provient principalement du secteur des transports (en expansion rapide dans les pays émergents) dans lequel les perspectives de développement d’alternatives aux hydrocarbures restent limitées. En 2040, près de 90% des moyens de transport fonctionneront à partir d’hydrocarbures, contre 95% aujourd’hui. La demande du secteur augmentera de 45% et celle liée au transport commercial de près de 80%, entre 2010 et 2040.

      La stabilisation de la demande de pétrole liée aux transports particuliers tiendra essentiellement aux gains d’efficacité énergétiques dans les véhicules traditionnels.

    4. Les prix ne baisseront pas, mais l’ampleur de leur hausse est incertaine.
    5. Aucun opérateur ne s’engage sur des prévisions au-delà de quelques mois.

      Les facteurs politiques, liés à la situation au Moyen-Orient, contribuent à nourrir l’incertitude.

      Les prix ne devraient pas passer en-dessous de 80-100 USD. Ce niveau correspond à la fois au coût marginal d’exploitation du baril des huiles les plus difficiles à extraire (c’est donc un plancher pour les opérateurs). Par ailleurs, l’analyse des budgets des principaux pays producteurs et membres de l’OPEP fait apparaître une convergence autour d’un prix de 100 USD, niveau de prix garantissant l’équilibre des budgets publics, très sollicités dans le contexte du « printemps arabe » au titre des dépenses sociales.

      L’ampleur des hausses à venir demeure difficile à évaluer. La bande de fluctuation des cours, si le cours plancher est à peu près identifié, est potentiellement large, puisque :

      • le facteur prix a un impact décisif sur l’offre : les compagnies pétrolières prennent en effet la décision d’investir ou non dans un gisement en fonction du cours du baril attendu pour la durée d’exploitation (NB il faut donc distinguer la notion de gisement au sens « géologique » de la notion de gisement au sens « économique », tributaire d’un seuil de rentabilité). Ce raisonnement concerne particulièrement les pétroles non-conventionnels, dont les coûts de production sont très élevés : schistes bitumineux et pétroles de schistes (50-110 USD le baril) ; gas-to-liquids (40-110 USD), coal to liquids (60-110 USD). Pour l’ultraprofond complexe (Arctique…) et les schistes bitumineux canadiens, on dépasse d’ores et déjà les 100 USD de coûts de production.

      • en revanche, l’impact du prix sur la demande est très limité. La demande de pétrole est inélastique au prix, d’abord parce que les transports y occupent une part prépondérante et que leurs besoins sont incompressibles ; ensuite parce que les alternatives aux hydrocarbures restent sous-développées.

      • D’où de forts risques de pics des cours, dans les années et décennies à venir.

      • Les prix demeureront en tout état de cause très volatiles, notamment en cas de rupture d’approvisionnement liée à une crise dans un pays producteur. Leur impact serait d’autant plus fort que les marges de production inutilisées sont réduites, aujourd’hui de l’ordre de 3Mb/j. L’impact de la spéculation sur les cours, du fait notamment des opérations sur les marchés à terme et marchés d’options, fait l’objet de vifs débats.

      • Seule une poussée forte et rapide du prix du baril semble de nature à justifier l’expression de « choc pétrolier ». Selon Total, un baril à 200 USD entraînerait un freinage substantiel de la croissance. Dans ce cas, la facture pétrolière dépasserait le maximum atteint en 1980 (9% du PIB mondial contre 8%). A ce stade, la hausse des cours du pétrole dans la décennie 2000/2010 n’a cependant pas eu autant d’effet sur l’économie globale que les deux premiers chocs pétroliers, en particulier parce que les cours ont progressé plus lentement.

Conclusion

Le nouveau choc pétrolier qui se dessine, sans certitude, soulève d’ores et déjà des questions essentielles pour l’avenir des peuples, des États, des entreprises et des relations internationales.

Comment répondre, en effet, à une demande mondiale exponentielle, liée à la croissance démographique et à la croissance économique, en termes d’offre ? Comment concilier la croissance économique tirée notamment par les pays émergents, qui en font leur priorité numéro un, avec l’enjeu climatique ? Comment parvenir à un « energy mix » susceptible d’assurer une transition énergétique sans choc majeur, ou dit autrement, changer progressivement de système énergétique tout en le faisant fonctionner à plein régime ? Comment financer, en dépit du ralentissement de la croissance dans les pays industrialisés les plus en pointe sur ces questions, et de la crise des finances publiques, les investissements extrêmement coûteux susceptibles de développer les énergies décarbonées et l’efficacité énergétique que requiert l’enjeu climatique ?

Comme le faisait observer Christophe de Margerie, PDG de Total, nous devons veiller à bien entrer dans une ère nouvelle de l’histoire humaine : une ère de « transformation du système énergétique », de « transition douce », de « complémentarité des énergies », de « recherche d’efficacité » et de « besoin de concilier la demande en énergie avec l’enjeu climatique ».

En tout état de cause, les compagnies pétrolières vont devoir profondément renouveler leur culture, et projeter l’image d’entreprises responsables, en mutation, situées dans l’espace commun, où se croisent l’économie, la production et les biens publics.

  • Page 1 of 3
  • 1
  • 2
  • 3

Photos