« The Innocence of Muslims » : à qui la faute ?
« Où et quand ai-je été innocent ? », Saint Augustin
Une vague de colère contagieuse, à l’avant plan : vraie rancœur et fausse spontanéité.
La sortie d’un film en Californie, réalisé par un immigré copte, mettant en scène le Prophète Mohamed et tournant l’Islam en dérision, sous le titre « The Innocence of Muslims », a embrasé les pays arabo-musulmans, dans le sillage de l’attentat perpétré contre le Consulat des Etats-Unis à Benghazi, le 11 septembre 2012, au cours duquel l’Ambassadeur Christopher Stevens et trois fonctionnaires américains ont péri.
Même si cet attentat est probablement lié à une opération terroriste préparée à l’avance, visant à marquer la date du 11 septembre, il a été suivi d’une succession de violences qui ont émaillé l’actualité dans 19 pays abritant, en proportions variables, des populations islamiques. Dans 8 d’entre eux (Libye, Yémen, Liban, Soudan, Tunisie, Afghanistan, Pakistan, Egypte), les manifestations, virant souvent à l’émeute, ont été meurtrières. Toutes ont visé les représentations diplomatiques des Etats-Unis, beaucoup plus rarement, celles d’autres pays occidentaux (Allemagne directement et le Royaume-Uni, collatéralement, au Soudan) .
Le bilan humain de ce mouvement, qui se poursuit, est d’ores et déjà lourd (19 morts, 239 blessés).
Son bilan matériel est impressionnant, avec dans de nombreux pays, des images de destructions de bâtiments officiels (au Soudan, en Libye, en Egypte, en Tunisie…) ou d’atteintes à l’inviolabilité des locaux diplomatiques. Les Ambassades des Etats-Unis au Yémen, en Egypte et en Tunisie, pourtant fortement protégées, ont été prises d’assaut et leur sécurité mise à bas. L’Ambassade d’Allemagne au Soudan a été incendiée (cette attaque répondant en réalité à l’autorisation accordée par un tribunal allemand à des manifestants ultras d’arborer des caricatures du Prophète pendant une manifestation, en août dernier). L’Ambassade du Royaume-Uni a subi des dommages collatéraux.
Si la plupart de ces mouvements ont été présentés comme une réaction de colère contre un film jugé infâmant pour l’Islam et le Prophète, s’ils ont tous pris pour cible les Etats-Unis (le film ayant été produit en Californie), ils ont rarement été spontanés. Dans la grande majorité des cas, des partis islamistes, souvent radicaux (salafistes au Maroc, en Jordanie…) ont appelé à la mobilisation populaire et à l’action contre les intérêts américains. Profitant de la dynamique, des groupes traditionnellement hostiles aux occidentaux leur ont emboîté le pas (talibans en Afghanistan ; Hezbollah au Liban ; Al Qaïda en Libye..).
Comme le souligne Olivier Roy dans le Monde daté du 21 septembre, « ce ne sont pas les auteurs du printemps arabe qui ont attaqué les ambassades américaines, ce ne sont même pas les premiers bénéficiaires des élections, les Frères musulmans et Ennahda, ce sont au contraire ceux pour qui le printemps arabe a détourné les pays arabes de leur vrai combat ».
La vidéo a ainsi mis le feu aux poudres, dans un contexte passablement chargé. Ce même contexte, aggravé par l’épisode de « The Innocence of Muslims », fait craindre l’impact de la publication par Charlie hebdo, le 19 septembre, de caricatures de Mahomet et de l’Islam.
Des questions lancinantes, à l’arrière-plan : les manifestations anti-occidentales (anti-américaines surtout) comme révélateur.
Ces flambées de violences sont comme un accès de fièvre, symptomatique d’un malaise plus profond.
- Elles révèlent et amplifient manifestement quatre tendances, quatre « trend » historiques, dont aucun n’œuvre pour la paix et l’harmonie entre les civilisations et les peuples qu’elles rassemblent.
- Il y a d’abord les tensions endémiques entre Occident et monde arabo-musulman. Elles s’inscrivent dans la longue durée, avec des fractures anciennes (les Croisades), d’autres plus récentes (guerre du Golfe, Irak, Libye…) et des points de fixation « clivants » (Iran, conflit israélo-palestinien..). Ces tensions sont avivées par le facteur énergétique, enjeu de richesse et de puissance. Elles se nourrissent également d’une incompréhension croissante entre deux versants de l’humanité qui connaissent des évolutions de sens contraire : primat du fait religieux dans les pays musulmans ; désacralisation ou sécularisation dans les sociétés occidentales, où les religions tendent à régresser. Dans l’ensemble occidental, les Etats-Unis forment toutefois une exception à cet égard.
- Il y a ensuite une radicalisation croissante des islamistes, notamment, mais pas seulement, d’origine salafiste. Le salafisme est un mouvement sunnite, revendiquant un retour à l’islam des origines, fondé sur le Coran et la Sunna (la tradition). Autrement dit, l’Islam est traversé par un courant intransigeant, fermé au dialogue et prosélyte.
- Jouent également, au sein de ces pays musulmans, de graves conflits de répartition du Revenu disponible. Ils sont fréquemment minés par les tensions sociales et économiques. Cet état de fait renforce considérablement la tentation, comme au Soudan, de trouver des exutoires commodes aux frustrations massives, contre l’Occident.
- La plupart des pays de la zone Afrique du Nord/Moyen-orient connaissent une sérieuse crise de leadership. Les régimes autocratiques ploient (Syrie), chutent (Libye), implosent parfois (Yémen) ou cèdent la place à des transitions heurtées (Egypte, Tunisie…). Ils voient naître des gouvernements dominés par les islamistes. Alors que l’Occident a généralement organisé la séparation de l’Eglise et de l’Etat et opté généralement pour des pouvoirs publics laïcs, les pays arabo-musulmans entrent dans une ère de gouvernement marquée par la compénétration entre politique et religion.
- Cette poussée de violence est globalement révélatrice de la sensibilité des populations arabes et musulmanes aux messages émanant de l’Occident. Cette sensibilité prend un relief particulier à l’ère de la mondialisation et de la communication démultipliée, en temps réel, à grande échelle. A cet égard, l’affaire des caricatures, il y a quelques années déjà, avait révélé l’abîme séparant des sociétés occidentales « relativistes », viscéralement attachées aux libertés publiques, désacralisées, athées, de sociétés arabes intransigeantes sur la question religieuse et prônant certaines formes de censure. Le film «The Innocence of Muslims » procède de la même logique. Il suscite la même incompréhension : deux lectures s’opposent, celle d’un Occident qui en minore la portée, demeure profondément attaché à liberté d’expression et de création, qu’il assimile à son ADN politique ; et celle d’un monde musulman qui ne comprend pas que l’on puisse concevoir et plus encore, tolérer des œuvres jugées blasphématoires. C’est, dans le même ordre d’idée, une décision de justice rendue par un tribunal indépendant en Allemagne qui a mis le feu aux poudres au Soudan, ce tribunal ayant autorisé des manifestants ultras à arborer des caricatures du Prophète pendant un défilé…
- Ce nouvel épisode de « colère musulmane » survient à un moment précis de l’histoire du Moyen-Orient.
C’est une époque où les grands équilibres régionaux se déplacent, évoluent, alors qu’ils étaient depuis des décennies largement articulés sur le conflit israélo-palestinien.
C’est aussi une période où monte en puissance un conflit majeur, entre un axe sunnite (des Frères musulmans aux saoudiens…) et un axe chiite, autour de l’Iran et ses satellites (Hezbollah, régime syrien…). L’axe sunnite paraît partager l’obsession d’un Iran nucléaire que l’on retrouve à Washington, Paris ou Tel Aviv. La « rue arabe » est otage de ce conflit.
- Dès lors, tout peut raviver les tensions. Nos sociétés démo-libérales ne contrôlent pas tous les évènements (décisions de justice, œuvres de l’esprit, créations, publications…) susceptibles de mettre en cause l’islam, le monde arabe, les musulmans… Outre que filtrer en amont les messages, les productions, se heurte à une impossibilité pratique, ce « filtrage » reviendrait en fait à nier nos valeurs fondatrices, le socle de droits (et obligations) sur lequel notre civilisation s’est en partie construite. C’est l’enjeu du débat suscité par les caricatures de Mahomet publiées par Charlie hebdo le 19 septembre, où il s’agit en réalité de trouver le bon réglage, la juste balance, entre liberté d’expression et d’opinion, liberté de la presse, et esprit de responsabilité, eu égard au conséquences possibles en raison du contexte particulier dans lequel cette publication intervient…
Sommes-nous donc condamnés à une récurrence des conflits du type de ceux observés depuis le 11 septembre dernier ?
Des perspectives inquiétantes: entre incompréhension, radicalisation et conflictualité du fait religieux, les facteurs d’opposition entre monde arabo-musulman et Occident ont rarement été aussi nombreux.
- Les frottements entre musulmans et puissances occidentales ne sont certes pas nouveaux. Mais ils se nourrissent de plusieurs points de fixation en politique internationale.
On peut en relever au moins 4:- le conflit israélo-palestinien, abcès de fixation historique.
- le dossier nucléaire iranien. Même si l’Iran est dominé par les chiites, qui s’opposent aux sunnites et si grandes sont les différences historiques entre persans et arabes, il paraît évident qu’à choisir entre Israël et l’Iran, les pays arabes feraient probablement bloc autour du « champion régional » iranien, en cas de frappes israéliennes.
- la guerre menée contre le régime de Kadhafi, en Libye, a moins heurté les consciences arabes du fait de leur sympathie pour la personnalité du Guide qu’en raison des relents de « corps expéditionnaire » pris par l’opération. Le recours de l’Occident à la force n’est jamais très bien perçu dans la région.
- en Afghanistan, l’intervention des puissances occidentales demeure fondamentalement contestée par les talibans, bien évidemment. Elle suscite, dans le monde arabo-musulman, un écho mitigé, que révèlent à chaque reprise les réactions à la nouvelle de victimes civiles collatérales d’opérations menées par les membres de la coalition.
- Pour ne rien arranger, les canaux de dialogue ne sont pas légion. Rares sont les enceintes structurées et apaisées, où pays arabes et musulmans peuvent échanger librement et sans arrières pensées avec les Occidentaux. Les organisations internationales sont soit trop universelles, soit trop spécialisées. Les dialogues bilatéraux sont trop étroits. Le projet français d’Union pour la Méditerranée, qui visait à créer les conditions d’un rapprochement entre Afrique du nord et Moyen-Orient et pays occidentaux, peine à prendre corps.
- Surtout, la question religieuse nous oppose, à deux titres bien différents.
- D’abord parce que les musulmans ne comprennent pas l’athéisme ou la désacralisation de nos sociétés modernes. Ils ne parviennent pas à respecter vraiment des sociétés a-religieuses, déchristianisées… Pour eux, ce qui distingue l’homme de l’animal tient précisément à ceci : la Révélation. A leurs yeux, c’est la croyance qui humanise et inspire le respect. Pour eux, la question religieuse est à la fois une affaire de conviction et un élément d’identité. De leur point de vue, le reflux du sacré, la perte de convictions religieuses de l’Europe sont incompréhensibles et confirment le déclin de nos sociétés.
- Ensuite, parce qu’au fond, les Etats-Unis sont la seule puissance occidentale à conserver un socle militant de croyances religieuses. Les Etats-Unis n’ont pas réellement séparé l’Eglise et l’Etat : « in God we trust ! ». Le serment du Président élu (le « pledge of allegence ») dit « One Nation, under God, with liberty and justice for all »…Les interventions militaires américaines dans le monde arabo-musulman sont systématiquement perçues comme des croisades modernes, y compris par bon nombre d’américains eux-mêmes. De ce point de vue, la vague de colère anti-américaine provoquée par la video « the Innocence of muslims » n’intervient pas sur un terrain vierge : elle vient se fixer sur la puissance occidentale du moment (les Européens, par comparaison, et la crise de l’euro n’arrange rien, semblent faibles et dépassés…), celle qui n’hésite jamais à recourir à la force armée et qui demeure apparemment la plus animée de convictions religieuses éloignées de l’islam.
- Pendant longtemps, la France a pu se croire « immunisée » contre les colères des musulmans et les sentiments anti-occidentaux en vogue dans le monde arabe. Il nous faut à présent nous interroger sur la pérennité de cette exception Française. Depuis plusieurs années, correspondant à notre retour dans l’OTAN, aux interventions militaires dans le cadre de coalitions, au durcissement du discours de politique étrangère à l’égard de certains dirigeants du monde arabe, à notre fermeté sur le dossier nucléaire iranien et sur la crise syrienne, notre différence de positionnement (par rapport aux anglo-saxons) est beaucoup moins perceptible. Rien à voir avec le discours aux Nations-Unies sur l’Iraq, qui nous avait valu une forte cote de sympathie dans le monde arabe. Ce mouvement de « banalisation » de la France au sein du bloc occidental amplifie d’autant les risques liés à la publication de caricatures de Mahomet par Charlie Hebdo…
Le pire, un affrontement généralisé et violent entre occidentaux et musulmans, n’est en aucun cas certain.
D’un certain point de vue, les printemps arabes ont avant tout montré un élan né d’une envie de changer la vie, de changer de dirigeants, bien plus qu’une opposition massive à l’Occident. Le ferment des printemps arabes – un processus de transformation qui traverse le Moyen-Orient – est certes une source de violence politique, mais il débouche sur d’autres combats que la Jihad contre les infidèles…
On peut peut-être compter sur la raison, la hantise d’un conflit majeur et les forces de rappel nées d’une dépendance mutuelle.
Et espérer, pourquoi pas, que la diplomatie trouve là à s’illustrer et confirmer sa vocation, celle de permettre un dialogue respectueux, confiant et fécond entre les peuples…
Ce siècle avait 12 ans…
- La crise monétaire, financière et de gouvernance, qui ébranle en particulier la zone euro, signe sans doute le vrai passage au XXIème siècle
- l’ampleur des déséquilibres financiers et commerciaux accumulés dans le monde, qui créent une sorte d’électricité financière faisant se déplacer les capitaux rapidement et en masse des zones à excédents vers les zones à déficits ;
- les nouveaux rapports de force autour de la dette souveraine entre pouvoirs publics et établissements privés ;
- la surpuissance des marchés de capitaux libéralisés dans les années 70/80 (NB le Chicago Board of Trade, premier marché à terme de « commodities », a été créé en 1972), qui érode la souveraineté des États ;
- un déficit persistant de régulations robustes, dans le domaine de la finance de marché. Les régulations peut être entendues ici comme des « règle du jeu », qui encadrent la liberté des acteurs privés, en proscrivant certaines conduites à risque pour la collectivité et en prévoyant, à la clé, des sanctions suffisamment dissuasives.
- un manque de gouvernance, c’est-à-dire de capacité à organiser un pouvoir de décision efficace dans le siège des pouvoirs publics. Ce défaut de gouvernance est à la fois un problème mondial et européen.
- Les enjeux de la monnaie unique sont pourtant considérables. La monnaie demeure en effet une forme d’expression majeure de la souveraineté. Elle est un « facilitateur d’échanges » sur lequel repose une société complexe (par opposition à une économie de troc). Elle est l’expression de la souveraineté. La monnaie est un mètre-étalon de la valeur. Elle est enfin, inconsciemment, l’un des principaux sièges de l’attachement à un certain ordre (cf voir l’effondrement de la République de Weimar, en Allemagne, emportée notamment par les désordres monétaires. . Ce traumatisme historique n’est pas étranger à la « raideur » allemande sur la monnaie, les autorités allemandes assimilant tout dérèglement monétaire à un dérèglement démocratique). Dès lors, les tensions auxquelles l’euro est soumis peuvent très légitimement inquiéter, politiquement et techniquement.
- Des évolutions positives tempèrent heureusement les risques d’explosion et jouent d’ores et déjà un rôle d’« amortisseurs », redonnant au système une souplesse qui permet d’absorber des chocs de marché.
- La gouvernance économique et monétaire européenne se renforce notoirement. La discipline budgétaire est en principe plus stricte, depuis l’adoption du Pacte de stabilité et de croissance en 1997. Depuis janvier 2011, les dispositions de ce Pacte sont mises en œuvre dans le cadre du « semestre européen », qui assure une meilleure coordination des politiques économiques à l’échelle européenne. En novembre 2011, le Conseil a même adopté un paquet de six textes législatifs sur la gouvernance économique (« six pack »).
- La stratégie monétaire de la Banque centrale européenne, depuis l’arrivée de Mario Draghi à sa tête, s’est infléchie. Cette stratégie paraît plus axée que jamais sur des opérations de refinancement à long terme (Long Term Refinancing Operations, LTRO). 1000 milliards d’euros ont été injectés en deux opérations (décembre 2011, février 2012) dans le système bancaire de la zone euro, contribuant au dégel du marché interbancaire et une détente sur le marché obligataire européen.
Cette politique s’apparente à un « quantitative easing » déguisé, dans la mesure où la BCE, à la différence de la FED, n’achète pas directement les actifs bancaires, mais soutient le crédit bancaire par des prêts massifs au secteur bancaire (LTRO). Ces opérations de refinancement permettent aux institutions de soutenir activement le financement de la dette publique européenne par le secteur bancaire privé sans avoir à souscrire elle-même cette somme (ce qui serait le cas avec un programme de « quantitative easing »). Au fond, il s’agit peu ou prou du pendant dans la zone euro des politiques d’assouplissement monétaire (quantitative easing) mises en place par la Federal Reserve.
Cette stratégie monétaire est plutôt efficace, jusqu’à présent: le taux euribor à 3 mois, principal baromètre des prêts du marché interbancaire européen, a reculé de 50 points de base depuis janvier. Et les banques privées ont massivement racheté de la dette souveraine.
La surveillance macroéconomique est elle aussi durcie, avec un élargissement de son champ à l’ensemble des déséquilibres macroéconomiques et l’introduction de mécanismes préventifs (système d’alerte) et coercitif (procédure concernant les déséquilibres excessifs).
La coordination des politiques économiques est resserrée, dans le cadre notamment du « pacte pour l’euro plus » approuvé en mars 2011 par les pays de la zone euro, mais également, six États non membres de la zone.
L’assistance financière a beaucoup évolué, dans le sens de l’approfondissement de la solidarité. En mai 2010, le Conseil ECOFIN s’est accordé sur un mécanisme de stabilisation financière (MESF) géré par la Commission et pouvant lever jusqu’à 60 milliards d’euros sur les marchés. Un Fonds européen de stabilité financière (FESF) a également vu le jour, organe intergouvernemental autorisé à emprunter 440 milliards sur les marchés avec la garantie des États membres de la zone euro. A ce jour, 200 milliards, sur les 500 autorisés, ont été engagés.
Quant au mécanisme européen de stabilité, structure pérenne de gestion des crises, il est appelé à succéder au FESF.
De manière générale, la gouvernance de la zone euro s’est nettement affirmée, depuis quelques années. Le Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance en Europe (TSCG) entérine le renforcement du Pacte de stabilité, prévoit une convergence et une coordination économique approfondie dans les domaines de la compétitivité, de l’emploi, de la soutenabilité des finances publiques et de la stabilité financière. Ce traité institutionnalise les sommets de la zone euro (au moins 2 par an) et conforte l’architecture politique de la gestion de la monnaie unique (association des États non membres de la zone euro, association des Parlements nationaux en liaison avec le Parlement européen).
- De graves risques pointent pourtant à l’horizon.
Il est clair que le risque Grec, et par contagion, d’autres risques souverains, ne sont pas conjurés et mettent le système en grande tension. Loin d’être réglée, ou dépassée, la crise systémique de la monnaie unique et des dettes souveraines sous-jacentes est un redoutable défi pour la zone euro et ses États membres, voire pour l’Union européenne dans son ensemble, compte-tenu des imbrications complexes entre États, budgets, monnaies etc…
En témoigne ainsi l’insensibilité persistante des taux longs portugais aux LTRO. La crainte des opérateurs est très vive encore, face à un possible défaut portugais.
Le choix du refinancement et du recours aux banques privées, pour financer la dette publique, risque par ailleurs de provoquer une contagion de la crise souveraine au secteur bancaire privé. Le spectre d’un scénario de « crise jumelle » (bancaire et souveraine) se profile à l’horizon. Cet aspect de la crise de l’euro n’est pas le moins inquiétant, compte-tenu des risques de « surréaction » et de « panurgisme » en cas de choc de grande ampleur.
Le 11 septembre 2001 avait constitué un premier choc mondial, qui a modifié les représentations de l’Occident, sa vision du monde et fait surgir l’impensable au cœur des Cités.
Mais de 2008 à 2012, nous avons assisté à la montée en puissance d’une crise jusqu’alors muette, à bas bruit, où se combinent :
C’est un défi mondial, puisque le G20 est certes une amorce de réponse, par le poids et la diversité des États qu’il rassemble. Mais il ne dispose ni de la pérennité (c’est une institution à éclipse, sans véritables organes permanents), ni de la légitimité, ni du pouvoir de contrainte qu’exigerait la gravité de la situation. Il repose, dans le meilleur des cas, sur une volonté commune de « coaction », encore balbutiante et en l’espèce, amoindrie par des divergences de vues fortes sur l’étendue de l’encadrement des pratiques financières .
C’est aussi une réalité pour l’Europe, dès lors que la monnaie unique ne s’est pas immédiatement accompagnée d’un pilotage économique et budgétaire unique. Le lancement de l’euro a été découplé de ce qui aurait dû accompagner logiquement une monnaie unique : la naissance Fédération/Confédération d’États. Ce décalage entre le haut degré d’intégration monétaire et le degré nettement moindre d’intégration politique et budgétaire continue, malgré les avancées récentes, de compliquer la gestion de la crise des dettes souveraines.
Nous sommes confrontés, au fond, en zone euro, mais pas seulement, à un scénario possible de crises cumulatives, de crises « gigogne », où la crise de la dette et de la monnaie accoucheraient d’une situation ingérable, hors de portée des instruments dont disposent les institutions publiques.
Le risque politique associé à la crise monétaire laisse en effet entrevoir quatre périls majeurs :
- Le détricotage du projet de l’Union européenne, en premier lieu. La réversibilité, les égoïsmes nationaux, la renationalisation s’imposent là même où l’on pensait irréversibilité, Maison commune, intégration…
- Le décrochage compétititif et macroéconomique de certains pays, en deuxième lieu, pourrait être spectaculaire, avec sa cohorte de fléaux: chômage de masse , explosion du coût de la dette, des taux d’intérêt, et asphyxie progressive des acteurs…
- La montée probable des tensions et des logiques conflictuelles, en troisième lieu, pourrait prendre le pas sur l’esprit de détente et la coopération ;
- La montée des populismes, au Nord (contre les gens du Sud) et au Sud (contre le diktat du Nord) est une autre dérive possible, susceptible de nous entraîner collectivement dans des impasses politiques également lourdes de menaces.
Ce XXIème a donc 12 ans.
Il commence plutôt sur un mode destructurant, qui ne crée pas de sens, ni n’indique ce que produiront les transformations en cours. Plus que jamais, la direction à suivre et le chemin à emprunter seront importants individuellement et collectivement.
L’immense défi de la situation matérielle, de l’économie et de la monnaie, tient au fond dans l’équation suivante : comment éviter que l’atonie de croissance (qui est en passe de devenir une donnée lourde dans nos sociétés), le « désemploi » massif, le désarroi des générations montantes, ne débouche pas, comme ce fut trop souvent le cas dans l’Histoire, sur de nouveaux conflits ? Je reviendrai dans un prochain article sur les craintes que peut inspirer un possible retour massif à des violences jusqu’à présent plutôt refoulées.
Nous pressentons bien, en tout état de cause, que nous devons nous préparer à de très fortes secousses, à de profondes remises en cause, à des bouleversements de cadres, de représentations, de modes de fonctionnement, dont la résolution, par le haut ou par le bas, sera déterminante pour notre avenir.
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