Où va l’Italie ? E la nave non va bene…

Où va l’Italie ? E la nave non va bene…

Le résultat des élections législatives italiennes des 24 et 25 février est très préoccupant : il consacre l’entrée de 163 membres du parti de Beppe Grillo au Parlement, la résurrection de Silvio Berlusconi, la défaite de Mario Monti (pourtant reconnu par ses pairs au sein de l’Union européenne comme l’homme providentiel et le sauveur de l’euro) et la victoire en trompe l’oeil de la gauche emmenée par Pier Luigi Bersani.

Cette catastrophe électorale vient de très loin et déborde les contours de l’Italie.

1-Des non-élections italiennes

Le résultat navrant de ce scrutin, en première approche, est un éclatement complet de la représentation nationale et l’impossible émergence d’un pôle majoritaire auquel adosser un Gouvernement stable et de plein exercice. On peut sans doute y lire le point d’arrivée de l’usure du système politique italien, ébranlé par les scandales à répétition, sorti émoussé des années de plomb et des tourments de la démocratie chrétienne, essoré par l’opération « mani pulite » et gravement dévoyé par le berlusconisme…

Mais il y a plus. Il y a un paradoxe italien à l’œuvre, depuis longtemps, en Europe.

L’Italie a partie liée avec notre civilisation. C’est un pays de très haute culture ; le creuset d’un Empire qui a dominé le plus grand territoire du monde connu, en son temps ; un pays qui a jeté les bases pratiques d’un système politico-militaire puissant, à grand rayonnement ; un pays dont les légions ont, jadis, maillé les territoires occupés avec un art consommé de l’organisation et de la logistique. Bref, un pays dont Braudel a tiré « le modèle italien ». L’Italie a élevé à des sommets certaines formes d’art, en peinture, en architecture notamment. Elle reste, aujourd’hui encore, le « bel paese» où l’on ressent, plus qu’ailleurs, l’art et la douceur de vivre, le raffinement du quotidien. Comme si, par strates successives, s’y étaient déposées les manifestations de tout ce qui fait la civilisation, autrement dit, le dépassement des instincts et des besoins élémentaires, pour atteindre le niveau supérieur de l’être.

Ce pays voisin, cousin, aiment à dire les transalpins (« i cugini », disent-ils de nous) a pourtant perdu son génie politique. Où ? Comment ? Qu’est devenu cette aptitude à vivre ensemble « in urbe » que les romains avaient su élaborer, travailler, étendre, longtemps et sur un vaste territoire?

C’est une affaire ancienne. Certains estiment que le Vatican, Etat religieux au service d’une religion d’Etat, ombre portée de l’Eglise catholique, ne pouvait s’accommoder de l’existence d’un Etat fort dans la péninsule. En clair : que deux Etats à l’échelle d’une même Nation (l’Eglise et la République) ne pouvaient pas cohabiter. Cette thèse, d’ailleurs soutenue par des politologues de différentes sensibilités et obédiences, est intéressante.

Il y a sans doute autre chose. Les « Républiques maritimes » (Venise, Gênes, Pise, Amalfi…) ont été consacrées, au Moyen-âge, par et pour le commerce, toutes tournées vers la prospérité matérielle. Ces « Cités Etats » n’ont presque pas eu d’autre ambition et d’autre orbite. Leur déploiement a donné le tempo d’un certain type de rapport à la chose publique: territorial, commercial, extraverti…

Prise entre l’universalité de l’Eglise (le vrai Etat globalisant ?), la territorialité des Cités (qui ont façonné une Italie très régionalisée et polycentrique, loin du centralisme français ou anglais) et les errements bien plus récents du fascisme (de 1922 à 1945), l’Italie politique s’est trouvée dès longtemps placée sous de difficiles auspices: elle a eu du mal à émerger.

S’ajoutent à ces éléments macro-historiques, situés dans la longue durée chère à Braudel, un rapport très particulier entre les italiens et l’Etat. Rarement perçu comme protecteur, jugé généralement inefficace, toujours nimbé de soupçons « patrimonialistes » ou « népotistes », l’Etat est au mieux toléré, souvent déconsidéré, au pire, détesté. Dans l’inconscient collectif, il fait office de prédateur qui ponctionne, parasite les circuits économiques et justifie, par son obésité (tantôt critiquée, tantôt jalousée) l’économie informelle.

C’est peut-être ce qui faisait dire à Benito Mussolini : « Gouverner l’Italie n’est pas difficile, c’est inutile… ».
C’est sûrement sur ce terreau qu’a pris racine le berlusconisme, l’ère Berlusconi. Voyons les choses en face : « Il Cavaliere » a été porté à quatre reprises à la tête du Gouvernement, en 1994, en 2001 (pour 5 ans), en 2005 (jusqu’en 2006) et en 2008. Pareille insistance, pareille répétition, n’est pas le fruit du hasard. Elle traduit un certain type de relation à la politique, à la classe politique. Entre marketing « grand public », rhétorique basiste, faible contenu idéologique (pour ne pas dire nul), mise au pavois de ses talents d’homme d’affaires et discours anti-élitiste, Silvio Berlusconi a incarné pendant plus de 11 ans un populisme débridé. Son remplacement par Mario Monti tenait autant à ses frasques très médiatisées (et qui finissaient par blesser l’orgueil national, car les Italiens sont tout de même attachés à faire « bella figura » surtout à l’étranger) qu’au niveau intenable atteint par coût dure-financement de la dette publique sur les marchés de capitaux…

Résumons : grand passé, mais concurrence de l’Eglise ; morcellement ancien de l’espace public ; défiance instinctive envers l’Etat ; errements d’une classe politique plus adepte de « combinazione » que d’intérêt général ; populisme assumé et pratiqué à grande échelle de Berlusconi, sur fond de crise démographique et de difficultés socio-économiques (même si le « système pays » joue efficacement, si l’offre de l’Italie est plutôt en phase avec le « mainstream » mondial et si le tissu économique italien, servi par une diaspora énorme, avec 62 millions d’italiens vivant à l’étranger, est remarquablement flexible) : autant dire que les élections de 2013 s’inscrivaient sur une toile de fond plutôt chargée.

Dans ces conditions, le résultat du scrutin paraît moins surprenant : vote de défiance ; rejet des courants traditionnels ; préférence pour un non-résultat. Des non-élections en quelque sorte, reflet d’une Nation profondément désorientée, ne sachant plus à quel Saint se vouer (malgré le Vatican !) en quête de sens donc et trop consciente de sa vulnérabilité croissante aux influences extérieures (avec une fixation particulière, dans les provinces du Nord, sur l’immigration).

2-Des élections non-italiennes

Au fond, les principaux enseignements de cette élection confirment des tendances lourdes à l’œuvre dans tous les pays d’Europe occidentale. Ce sont des mouvements longs, préoccupants par leur ampleur et leur généralisation.
Qu’on le veuille ou non, l’arrivée ou le retour à l’avant-plan de Beppe Grillo et de Silvio Berlusconi traduit un profond désarroi à l’égard des réponses des partis traditionnels aux défis de notre temps : le vieillissement démographique très prononcé en Italie, où l’indice synthétique de fécondité est l’un des plus bas de l’UE ; l’endettement des Etats, très haut en Italie ; la mondialisation, vécue et perçue comme la source d’un décrochage et d’une perte de bien-être…

Le message clé de ces élections « non-italiennes » pour le coup, puisqu’elles traduisent un désenchantement bien plus général, quasi-générationnel est un message de protestation tous azimuts. Protestation contre le « diktat » allemand (qui mêle confusément et sans discernement la BCE dirigée par…un italien ; le Bundestag ; la Chancelière ; la barre de l’euro « trop » fort, vu comme un mark déguisé…), contre les élites (Mario Monti a été affublé du surnom cocasse de « Ben Loden ») contre la vie chère et le matraquage fiscal (NB la pression fiscale ayant il est vrai singulièrement augmenté depuis deux ans) contre le système (lequel au juste ?), contre l’Union européenne, jugée autant coupable de rétraction (sur le front des aides régionales et des politiques de soutien) que d’un excès concomitant de régulations…

3-Des élections anti-européennes

C’est assurément ce volet des élections des 24 et 25 février qui est le plus lourd de menaces, et qui parle le plus du malaise européen de 2013.

Car il renvoie plusieurs messages simultanés, homogènes et tous négatifs, aux peuples et dirigeants de l’Union.
Qu’un pays fondateur des Communautés européennes, patrie d’Alcide de Gasperi, tourne aussi clairement le dos à la discipline budgétaire européenne, refuse les années d’effort annoncées et attendues par un Mario Monti, négligent la contrainte de refinancement de la dette italienne et fasse fi de la confiance collective à la base du gouvernement européen (au sens non pas organique, mais fonctionnel du terme) est très inquiétant.

La probable impossibilité de désigner un Gouvernement homogène, stable et effectif, susceptible d’assurer la continuité des engagements pris par Mario Monti, plonge de nouveau la zone euro dans l’inconnu et met la monnaie unique en tension. L’accalmie des marchés, un temps rassurés par l’arrivée aux commandes d’un économiste reconnu, banquier avisé, auréolé de son passage réussi à la Commission européenne, est terminée.

L’Italie avait fait écran, au profit des économies du sud (Espagne, Portugal) depuis plusieurs mois, jouant un rôle de réassurance et de stabilisation. Dans une large mesure, l’apaisement de la crise financière de la zone euro était lié au sérieux et à la rigueur d’Il Professore, comme on surnomme Mario Monti depuis ses années à la Bocconi de Milan. Troisième économie de la zone euro, l’Italie, par sa surface propre, le poids de sa dette et ses ramifications dans l’UE crée un « effet d’échelle ». Si le verrou italien saute, il met en tension et en péril immédiat, tout l’édifice bancaire et monétaire de la zone euro. L’Allemagne sera sous très haute pression.

Au fond, ces « non élections »« non italiennes » sont bien trop clairement anti-européennes, dans l’un des pays fondateurs de notre projet d’Union politique. C’est bien là que le bât blesse. Par l’indifférence coupable dans laquelle est tenu le projet européen ; par la vigueur du populisme, forme moderne et finalement très pernicieuse de nationalisme en minuscule ; par le rejet de l’échelon européen, qui n’est plus regardé comme susceptible d’inverser le cours de l’histoire, d’encadrer nos démons du XXème siècle et de contribuer à maîtriser la mondialisation.

Elles sont aussi anti élitistes, dans la plus pure tradition du populisme : la rupture dirigeants-dirigés atteint un point culminant, en Italie. Cette tension interne entre une Nation et ses élites n’est jamais une bonne nouvelle, en démocratie…Mais les élites italiennes ont-elles cherché, depuis des années, à produire du sens au profit de la collectivité? Le quadruple succès électoral de Silvio Berlusconi, en 20 ans, n’a-t-il pas, avant même la débâcle de février 2013, traduit et signé la défaite de ces «élites» ? Il y a là matière à penser, à s’interroger et peut-être, s’inquiéter, pour les partenaires de l’Italie…

Quels scénarios pour l’avenir stratégique de l’Asie ?

Quels scénarios pour l’avenir stratégique de l’Asie ?

Une étude du Conseil National du Renseignement américain, intitulée « Tendances globales 2030 : Mondes alternatifs », identifie les évolutions lourdes qui vont façonner le futur système international, y compris l’explosion des classes moyennes, la migration du pouvoir de l’Occident vers d’autres grands ensembles et la probabilité croissante de nouveaux conflits inter-étatiques.

Ces mouvements de fond ne toucheront aucune autre région du monde aussi puissamment que l’Asie, où le CNR prévoit logiquement que la Chine deviendra la plus grande économie planétaire, l’Inde le plus grand moteur d’expansion de la classe moyenne et les scénarios de conflits entre puissances émergentes et établies susceptibles de mettre à l’épreuve la paix dans la région. Dans aucune autre région du monde, la primature des Etats-Unis dans le système international ne sera autant défiée qu’en Asie, entre les géants en marche que sont l’Inde et l’Indonésie, un rival à part entière qu’est la Chine et le glissement progressif du centre de gravité de l’économie mondiale de l’Atlantique vers les océans indien et pacifique.

Quel sera le rôle de l’Asie dans le monde, quels seront ses rapports avec les Etats-Unis et les autres pays occidentaux ? La résolution de ces questions dépendra largement de l’ordre régional qui prendra forme à l’horizon 2030… A cet égard, plusieurs scenarios théoriques peuvent être envisagés. J’en retiendrai principalement 7. Le nombre élevé des scénarios stratégiques concevables pour l’Asie confirme le caractère très irrésolu des dynamiques de pouvoir régionales mais aussi, combien d’inconnues subsistent sur la trajectoire chinoise, sur la permanence de la puissance américaine, sur la ré-émergence (attendue) du Japon et sur la vraie nature du régionalisme asiatique.

Ces scénarios pour l’Asie de 2030 comportent trois variantes multipolaires, trois variantes bipolaires et une variante unipolaire.

Ces 7 variantes retombent peu ou prou sur 5 grands systèmes régionaux possibles :

  • Une multipolarité « fluide », emmenée par l’ascension de plusieurs Etats forts, avec les Etats-Unis comme puissance extra régionale dominante;
  • Un Concert des Nations asiatiques ;
  • Une nouvelle guerre froide en Asie ;
  • Un condominium sino-américain (G2) ;
  • Un nouvel Empire du milieu.

Plus précisément, trois formes de multipolarités sont envisageables. (a) Un ordre multipolaire semi coopératif, semi concurrentiel, dans lequel les Etats-Unis demeurent l’acteur le plus puissant ; (b) un ordre multipolaire fondamentalement concurrentiel, dans lequel la Chine est l’acteur le plus puissant ; (c) un concert des Nations asiatiques libéral, dans lequel plusieurs Etats forts s’organisent autour de formes de coopération plutôt que de rivalité.

  • La multipolarité avec une domination des Etats-Unis : cet ordre multipolaire combinerait coopération et concurrence, interdépendance et rivalité, avec les Etats-Unis comme puissance de premier plan. Ce statu quo par rapport à la situation actuelle suppose néanmoins un engagement total des Etats-Unis en Asie-Pacifique.
  • La multipolarité avec une domination chinoise : cet ordre multipolaire serait fondamentalement compétitif et conflictuel, avec les Etats-Unis tenant un rôle plus distancié, plus lointain ; la prédominance des dynamiques d’équilibrage régional, et la Chine comme acteur majeur. Ce scénario est le plus probable en cas de désengagement ou de retrait américain.
  • Le Concert des Nations d’Asie : cet ordre libéral structurerait une entente régionale, dans laquelle la libéralisation politique en Chine aurait permis une plus grande coopération démocratique, fondée sur la transparence, la confiance et des institutions régionales efficaces. Un tel ordre serait plus viable s’il incluait les Etats-Unis.

Alternativement, trois formes de bipolarités semblent possibles : (a) une cassure au sein de l’Asie, entre deux blocs concurrents conduits respectivement par les Etats-Unis et la Chine ; (b) une région caractérisée par un retrait des Etats-Unis, qui dresseraient un groupe dirigé par la Chine contre un groupe concurrent mené par une autre des grandes puissances locales ; (c) un condominium sino-américain dans lequel une bipolarité coopérative gouverne la région.

  • Une guerre froide dans une Asie bipolaire : les Etats-Unis contre la Chine. Cet ordre régional bipolaire serait axé sur des blocs concurrentiels conduits par les Etats-Unis et la Chine.
  • Une autre guerre froide en Asie : Asie contre Chine. Un tel ordre bipolaire régional stimulerait des blocs concurrents dirigés par une coalition comprenant le Japon, l’Inde, la Corée réunifiée et leurs alliés du Sud-Est asiatique, d’un côté, contre la Chine et ses alliés (Pakistan plus petits Etats d’Asie du Sud) de l’autre, avec un retrait des Etats-Unis, qui jouent quand même un rôle de rééquilibrage « offshore ».
  • Un condominium G2: dans cette approche bipolaire coopérative, les Etats-Unis et la Chine formeraient un condominium qui remplacerait le réseau d’alliances américain comme pilier de la stabilité régionale. Un tel ordre pourrait reposer sur des sphères d’influence très proches de celles de l’ordre bipolaire concurrentiel, mais avec des relations sino-américaines complices plutôt que rivales.

Enfin, une forme d’unipolarité (et une seule) paraît envisageable en Asie : une forme de primauté de la Chine qui réduirait les autres Etats à un statut diminué, et empêcherait effectivement les Etats-Unis de jouer un rôle régional cardinal.

  • Le Nouvel Empire du Milieu : dans un tel ordre unipolaire, contrôlé par Pékin, les Etats-Unis serait pratiquement exclus d’Asie et les grandes puissances régionales verraient leurs intérêts subordonnés à la suprématie de la Chine.

Vu en 2013, les scenarios stratégiques les plus vraisemblables pour l’Asie en 2030 semblent être, par ordre décroissant de probabilité d’occurrence : (1) la multipolarité avec un ascendant des Etats-Unis ; (2) une guerre froide Etats-Unis/Chine dans une Asie bipolaire; (3) la multipolarité avec un ascendant de la Chine ; (4) une guerre froide Asie-Chine ; (5) le concert des Nations asiatiques ; (6) le condominium sino-américain ; (7) le nouvel Empire du Milieu.

La variable-clé de tous ces scénarios réside dans le rôle que les Etats-Unis choisiront de jouer en Asie : sous l’angle de la continuité de leur présence militaire et de leur primature diplomatique et économique (qui dépendront en partie de la capacité américaine à revitaliser leurs ressources internes) ; sous l’angle de la défense de leurs alliés et de l’approfondissement du partenariat stratégique avec l’Inde ; et sous l’angle de la nature de leur relation avec la Chine. Les autres variables importantes seront incontestablement : le champ et le rythme des changements politiques internes à la Chine ; la vitesse de l’affirmation économique et militaire de l’Inde et enfin ; l’avenir de l’alliance Etats-Unis/Japon.

Doit-on désespérer de l’Inde ?

Doit-on désespérer de l’Inde ?

Plonger 10% de la population mondiale dans l’obscurité n’est pas la meilleure façon de mettre en avant les attributs d’une « grande puissance »… La panne d’électricité géante de l’été dernier en Inde, les dysfonctionnements de son système politique et le net ralentissement de la croissance économique ont suscité des interrogations, parmi les observateurs, partiellement dissipés (mais pas totalement) par l’annonce de réformes par le Gouvernement de New-Delhi en septembre. Pendant près de 10 ans, l’Inde a représenté le grand pari stratégique des Etats-Unis et d’une partie des Occidentaux, en Asie, une sorte d’allié naturel qui s’affirmait comme un partenaire fort, déployant une activité tous azimuts et promis à une prospérité croissante.

Ce pari aurait-il donc été hasardeux ?

A l’issue d’un examen attentif, il n’en est rien.

Certes, les défis que doit relever le Gouvernement Indien demeurent colossaux, entre la maîtrise d’une démographie expansive, la réduction de la pauvreté de masse, le nécessaire développement des infrastructures, la diffusion de l’éducation etc…Certes, la poursuite de relations confiantes et mutuellement bénéfiques avec les pays occidentaux est un travail de longue haleine, exigeant, dans le cas de l’Inde, patience et vision de long-terme. Mais la construction d’un partenariat toujours plus étroit avec New-Delhi constitue bel et bien, à présent, un objectif commun aux Etats-Unis, à la France, au Royaume-Uni et à l’Allemagne, pour ne citer que ces quatre pays. Cet objectif repose sur un calcul stratégique. Il s’enracine dans la conviction, singulière dans cette région du monde, de pouvoir s’appuyer sur un socle de valeurs partagées.

Il est pourtant facile de comprendre le pessimisme de certains. Le Gouvernement de Manmohan Singh a annoncé mi-septembre qu’il libéralisait les investissements étrangers dans les secteurs de la grande distribution, de l’aviation et de plusieurs autres secteurs jusqu’alors protégés, que sous l’empire de l’urgence, alors que la croissance chutait… Le taux de croissance, après avoir atteint près de 10% par an depuis les années 2000, a nettement fléchi pour passer sous la barre des 6% en 2011. Au même moment, les investisseurs internationaux ont commencé à bouder l’Inde. Les coupures d’électricité massives et répétées ont fourni une autre illustration des maux endémiques d’une économie minée par la faiblesse des infrastructures et les pesanteurs bureaucratiques. L’opposition aux réformes annoncées menée par certains des partis soutenant la coalition gouvernementale, y compris des alliés du Gouvernement au Parlement qui ont juré de faire tomber le Gouvernement à cause des mesures nouvelles, ne laisse guère entrevoir d’audace dans la conduite des affaires publiques.

La relation stratégique Etats-Unis/Inde, emblématique, pâtit de cette situation. Elle n’est pas la seule.
Après que Washington a pris des décisions audacieuses et inédites – assouplir le contrôle des exportations pour permettre de plus importants transferts de technologies, étendre la coopération anti-terroriste et soutenir la candidature de New-Delhi à un siège de membre permanent du Conseil de sécurité – plusieurs initiatives sont demeurées sans suite côté Indien. Des accords de défense pourtant cruciaux n’ont pas été signés, l’accord de coopération nucléaire civile tant attendu achoppe sur les particularismes de la Loi indienne en matière de responsabilité et les deux pays ne parviennent pas à rapprocher leurs positions sur les sanctions pouvant être imposées à l’Iran au titre de son programme nucléaire.

Une approche à plus long terme, cependant, dessine un tableau très différent.
Une étude américaine avance qu’en 2030, « l’Inde sera la puissance économique émergente qu’est aujourd’hui la Chine ». L’Inde bénéficie d’une démographie dynamique, qui en fait le plus grand vivier mondial de travailleurs. Comme l’économie indienne devient la plus grande force motrice de la classe moyenne au monde, les attitudes Indiennes continueront d’évoluer, alimentant ce que l’intellectuel Shekhar Gupta appelle une « politique d’aspiration » plutôt qu’une « politique de grief », qui transformera la société.
Ces mutations profondes feront de l’Inde un partenaire attractif et valorisant pour beaucoup de pays.

L’Inde est d’ores et déjà le plus grand importateur d’armes au monde et les Occidentaux, dont la France, comptent parmi ses principaux fournisseurs. L’Inde s’ouvre progressivement aux coopérations militaires, y compris de exercices conjoints, avec les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la France, ce qui constitue un développement remarquable par rapport à l’époque de la guerre froide. Les échanges de renseignements n’ont jamais été aussi intenses. L’Inde et l’Occident, Etats-Unis en tête, évoquent ouvertement le défi stratégique posé par l’ascendant de la Chine en Asie. L’Inde cultive d’ailleurs de plus en plus des relations de coopération avec d’autres alliés des Etats-Unis tels que le Japon, qui renforcent, au lieu de l’abaisser, le système d’alliance américain en Asie.

Le succès de la politique américaine, en particulier et Indienne, depuis une douzaine d’années, repose sur la transformation, pour le troisième millénaire, des fondements des relations entre les « deux plus grandes démocraties au monde ». Le calcul a paru bon : les Etats-Unis « sécuriseraient » non pas un allié, mais un partenaire indépendant, qui pourraient aider en retour à ancrer un « équilibre des pouvoirs » en Asie.

Washington, ce faisant, pourrait pointer sur le modèle de développement démocratique de l’Inde, comme alternative au « consensus de Pékin » de développement dirigé. Autrement, ce modèle chinois risquerait fort de séduire d’autres pays de la région. Les complémentarités entre les économies occidentales, à fort coefficient technologique et le riche capital humain de l’Inde ont paru de nature à stimuler la croissance de part et d’autre. L’Inde pourrait, progressivement, en retirer un nouveau statut international et prendre toute sa place dans le nouvel ordre mondial en construction. Cela semblait une bonne affaire pour toutes les Parties. Cela le reste sans doute…

La démocratie, gage de la puissance chinoise ?

La démocratie, gage de la puissance chinoise ?

Alors que le Chine vient d’amorcer sa transition politique décennale, les Chinois comme les occidentaux se demandent si ses nouveaux dirigeants vont placer le pays sur une nouvelle orbite, celle de l’ouverture et de la transparence. Il s’agit bien évidemment d’une évolution moralement souhaitable. Mais plus encore, la libéralisation politique est un impératif stratégique, si la Chine veut prétendre accéder définitivement à un statut de puissance mondiale, de puissance globale.

Le nouveau pouvoir chinois, qui associe subtilement conservateurs et progressistes, a un agenda copieux, entre l’éclatement de la bulle démographique chinoise et les limites du dirigisme économique, en passant par les soupçons croissants qu’inspire le pays à des voisins militairement bien pourvus. Toutefois, ces problèmes lourds sont amplifiés par la nature du régime politique de la RPC, quand ils ne lui sont pas consubstantiels en réalité.

L’autoritarisme bureaucratique (ou la bureaucratie autoritariste) sécrète des incitations à la corruption et à la répression, qu’ a amplement révélées l’affaire Bo Xilai. De même, les enquêtes menées par les médias occidentaux sur les fortunes familiales du Président entrant Xi Jinping et du Premier ministre sortant Wen Jiabao ont montré que de proches parents ont accumulé des ressources considérables suivant des voies indissociables du succès politique des « chefs de famille ». Nous n’avons plus affaire alors à une République « populaire ».

L’économie étatisée de la Chine a permis une croissance économique rapide pendant une trentaine d’années. Mais elle a également produit des déséquilibres majeurs. La RPC a ainsi surinvesti dans l’immobilier et les industries lourdes. Les entreprises publiques sont souvent dirigées par des hommes politiques plutôt que par des hommes d’entreprise. Les banques accordent des prêts à des taux sans rapport avec les taux du marché, sur la base de critères « hors marché ». La gestion très discrétionnaire des taux de changes et le piratage des formes de propriété intellectuelle entraînent des représailles de la part des partenaires commerciaux. Dans le même temps, les coûts de la main d’œuvre ont sérieusement augmenté.

Le contrôle étroit de l’information par le pouvoir central a contribué à empêcher des percées technologiques endogènes. Ce phénomène rappelle les temps lointains où les choix politiques, au XVème siècle, favorisant le gouvernement des mandarins au détriment des entrepreneurs, avaient fermé la Chine aux premiers développements de l’industrie et à l’expansion impériale, faisant ainsi concéder à la Chine un retard de 500 ans sur l’Occident.

Pourtant, si la RPC évoluait vers une forme de gouvernement démocratique, d’une façon graduelle plutôt que brutale, en laissant aux institutions le temps de mûrir, les défis les plus urgents qu’elle doit relever deviendraient plus « gérables ». Plus encore, la menace stratégique que la Chine fait peser sur ses voisins, sur les Etats-Unis et sur l’ordre mondial perdrait également de son acuité. Et la Chine serait moins encline à se faire du tort avec des armes choyées par ses généraux – et redoutées par tous- si les militaires chinois venaient à être clairement soumis à un contrôle civil démocratique.

Une transition démocratique en RPC pourrait renforcer le nationalisme populaire, faisant sans doute monter la pression sur les dirigeants chinois pour réunifier Taïwan. Mais il est tout aussi vrai qu’un régime démocratique à Pékin serait un interlocuteur plus séduisant pour Taïwan dans la perspective d’une réunification pacifique. Le Japon et les autres voisins de la Chine auraient sans doute plus de latitude pour clore leurs différends territoriaux avec un régime que le respect de la règle de droit sur le plan domestique prédisposerait davantage à régler des litiges à l’extérieur par le truchement du droit international.

Pékin serait au fond mieux placé pour atteindre ses objectifs de politique étrangère – intégrer Taïwan dans un schéma de type « un pays, deux systèmes » (comme Hong-Kong) ; réduire la dissidence au Tibet et au Xinjiang ; convaincre des voisins sceptiques de ses intentions pacifiques et rassurer les Etats-Unis sur la compatibilité de son affirmation avec les intérêts américains – si des institutions démocratiques, gages de modération et de réassurance étaient en place dans le pays.

La démocratie renforcerait également la légitimité de la Chine à réformer les institutions internationales, lui conférant ainsi un rôle plus central dans le nouvel ordre international. Bon nombre de pays accepteraient plus volontiers un leadership chinois dans le système international si Pékin faisait une plus grande part à la retenue, à la transparence et au respect du droit dans ses politiques internes.

Au fond, les caractéristiques de régime chinois, qui ont pu contribuer à l’essor de la RPC, risquent d’en contraindre de plus en plus le déploiement. L’expansion de la Chine au cours de décennies à venir pourrait exiger une ouverture démocratique. Une telle ouverture pourrait, par voie de conséquence, jeter les bases d’une ascension de la Chine au sommet des systèmes politiques. Au cas où elle n’aurait pas lieu (ce qui n’est pas exclu), l’émergence de la Chine en tant que véritable superpuissance sera sans cesse remise en cause par les nombreux pays qui finiront par redouter l’impact du régime autoritaire chinois sur l’ordre global et sur leur place en son sein.

« The Innocence of Muslims » : à qui la faute ?

« The Innocence of Muslims » : à qui la faute ?

« Où et quand ai-je été innocent ? », Saint Augustin

Une vague de colère contagieuse, à l’avant plan : vraie rancœur et fausse spontanéité.

La sortie d’un film en Californie, réalisé par un immigré copte, mettant en scène le Prophète Mohamed et tournant l’Islam en dérision, sous le titre « The Innocence of Muslims », a embrasé les pays arabo-musulmans, dans le sillage de l’attentat perpétré contre le Consulat des Etats-Unis à Benghazi, le 11 septembre 2012, au cours duquel l’Ambassadeur Christopher Stevens et trois fonctionnaires américains ont péri.

Même si cet attentat est probablement lié à une opération terroriste préparée à l’avance, visant à marquer la date du 11 septembre, il a été suivi d’une succession de violences qui ont émaillé l’actualité dans 19 pays abritant, en proportions variables, des populations islamiques. Dans 8 d’entre eux (Libye, Yémen, Liban, Soudan, Tunisie, Afghanistan, Pakistan, Egypte), les manifestations, virant souvent à l’émeute, ont été meurtrières. Toutes ont visé les représentations diplomatiques des Etats-Unis, beaucoup plus rarement, celles d’autres pays occidentaux (Allemagne directement et le Royaume-Uni, collatéralement, au Soudan) .

Le bilan humain de ce mouvement, qui se poursuit, est d’ores et déjà lourd (19 morts, 239 blessés).
Son bilan matériel est impressionnant, avec dans de nombreux pays, des images de destructions de bâtiments officiels (au Soudan, en Libye, en Egypte, en Tunisie…) ou d’atteintes à l’inviolabilité des locaux diplomatiques. Les Ambassades des Etats-Unis au Yémen, en Egypte et en Tunisie, pourtant fortement protégées, ont été prises d’assaut et leur sécurité mise à bas. L’Ambassade d’Allemagne au Soudan a été incendiée (cette attaque répondant en réalité à l’autorisation accordée par un tribunal allemand à des manifestants ultras d’arborer des caricatures du Prophète pendant une manifestation, en août dernier). L’Ambassade du Royaume-Uni a subi des dommages collatéraux.

Si la plupart de ces mouvements ont été présentés comme une réaction de colère contre un film jugé infâmant pour l’Islam et le Prophète, s’ils ont tous pris pour cible les Etats-Unis (le film ayant été produit en Californie), ils ont rarement été spontanés. Dans la grande majorité des cas, des partis islamistes, souvent radicaux (salafistes au Maroc, en Jordanie…) ont appelé à la mobilisation populaire et à l’action contre les intérêts américains. Profitant de la dynamique, des groupes traditionnellement hostiles aux occidentaux leur ont emboîté le pas (talibans en Afghanistan ; Hezbollah au Liban ; Al Qaïda en Libye..).

Comme le souligne Olivier Roy dans le Monde daté du 21 septembre, « ce ne sont pas les auteurs du printemps arabe qui ont attaqué les ambassades américaines, ce ne sont même pas les premiers bénéficiaires des élections, les Frères musulmans et Ennahda, ce sont au contraire ceux pour qui le printemps arabe a détourné les pays arabes de leur vrai combat ».

La vidéo a ainsi mis le feu aux poudres, dans un contexte passablement chargé. Ce même contexte, aggravé par l’épisode de « The Innocence of Muslims », fait craindre l’impact de la publication par Charlie hebdo, le 19 septembre, de caricatures de Mahomet et de l’Islam.

Des questions lancinantes, à l’arrière-plan : les manifestations anti-occidentales (anti-américaines surtout) comme révélateur.

Ces flambées de violences sont comme un accès de fièvre, symptomatique d’un malaise plus profond.

  1. Elles révèlent et amplifient manifestement quatre tendances, quatre « trend » historiques, dont aucun n’œuvre pour la paix et l’harmonie entre les civilisations et les peuples qu’elles rassemblent.

    • Il y a d’abord les tensions endémiques entre Occident et monde arabo-musulman. Elles s’inscrivent dans la longue durée, avec des fractures anciennes (les Croisades), d’autres plus récentes (guerre du Golfe, Irak, Libye…) et des points de fixation « clivants » (Iran, conflit israélo-palestinien..). Ces tensions sont avivées par le facteur énergétique, enjeu de richesse et de puissance. Elles se nourrissent également d’une incompréhension croissante entre deux versants de l’humanité qui connaissent des évolutions de sens contraire : primat du fait religieux dans les pays musulmans ; désacralisation ou sécularisation dans les sociétés occidentales, où les religions tendent à régresser. Dans l’ensemble occidental, les Etats-Unis forment toutefois une exception à cet égard.

    • Il y a ensuite une radicalisation croissante des islamistes, notamment, mais pas seulement, d’origine salafiste. Le salafisme est un mouvement sunnite, revendiquant un retour à l’islam des origines, fondé sur le Coran et la Sunna (la tradition). Autrement dit, l’Islam est traversé par un courant intransigeant, fermé au dialogue et prosélyte.

    • Jouent également, au sein de ces pays musulmans, de graves conflits de répartition du Revenu disponible. Ils sont fréquemment minés par les tensions sociales et économiques. Cet état de fait renforce considérablement la tentation, comme au Soudan, de trouver des exutoires commodes aux frustrations massives, contre l’Occident.

    • La plupart des pays de la zone Afrique du Nord/Moyen-orient connaissent une sérieuse crise de leadership. Les régimes autocratiques ploient (Syrie), chutent (Libye), implosent parfois (Yémen) ou cèdent la place à des transitions heurtées (Egypte, Tunisie…). Ils voient naître des gouvernements dominés par les islamistes. Alors que l’Occident a généralement organisé la séparation de l’Eglise et de l’Etat et opté généralement pour des pouvoirs publics laïcs, les pays arabo-musulmans entrent dans une ère de gouvernement marquée par la compénétration entre politique et religion.


  2. Cette poussée de violence est globalement révélatrice de la sensibilité des populations arabes et musulmanes aux messages émanant de l’Occident. Cette sensibilité prend un relief particulier à l’ère de la mondialisation et de la communication démultipliée, en temps réel, à grande échelle. A cet égard, l’affaire des caricatures, il y a quelques années déjà, avait révélé l’abîme séparant des sociétés occidentales « relativistes », viscéralement attachées aux libertés publiques, désacralisées, athées, de sociétés arabes intransigeantes sur la question religieuse et prônant certaines formes de censure. Le film «The Innocence of Muslims » procède de la même logique. Il suscite la même incompréhension : deux lectures s’opposent, celle d’un Occident qui en minore la portée, demeure profondément attaché à liberté d’expression et de création, qu’il assimile à son ADN politique ; et celle d’un monde musulman qui ne comprend pas que l’on puisse concevoir et plus encore, tolérer des œuvres jugées blasphématoires. C’est, dans le même ordre d’idée, une décision de justice rendue par un tribunal indépendant en Allemagne qui a mis le feu aux poudres au Soudan, ce tribunal ayant autorisé des manifestants ultras à arborer des caricatures du Prophète pendant un défilé…

  3. Ce nouvel épisode de « colère musulmane » survient à un moment précis de l’histoire du Moyen-Orient.
    C’est une époque où les grands équilibres régionaux se déplacent, évoluent, alors qu’ils étaient depuis des décennies largement articulés sur le conflit israélo-palestinien.
    C’est aussi une période où monte en puissance un conflit majeur, entre un axe sunnite (des Frères musulmans aux saoudiens…) et un axe chiite, autour de l’Iran et ses satellites (Hezbollah, régime syrien…). L’axe sunnite paraît partager l’obsession d’un Iran nucléaire que l’on retrouve à Washington, Paris ou Tel Aviv. La « rue arabe » est otage de ce conflit.

  4. Dès lors, tout peut raviver les tensions. Nos sociétés démo-libérales ne contrôlent pas tous les évènements (décisions de justice, œuvres de l’esprit, créations, publications…) susceptibles de mettre en cause l’islam, le monde arabe, les musulmans… Outre que filtrer en amont les messages, les productions, se heurte à une impossibilité pratique, ce « filtrage » reviendrait en fait à nier nos valeurs fondatrices, le socle de droits (et obligations) sur lequel notre civilisation s’est en partie construite. C’est l’enjeu du débat suscité par les caricatures de Mahomet publiées par Charlie hebdo le 19 septembre, où il s’agit en réalité de trouver le bon réglage, la juste balance, entre liberté d’expression et d’opinion, liberté de la presse, et esprit de responsabilité, eu égard au conséquences possibles en raison du contexte particulier dans lequel cette publication intervient…

    Sommes-nous donc condamnés à une récurrence des conflits du type de ceux observés depuis le 11 septembre dernier ?

Des perspectives inquiétantes: entre incompréhension, radicalisation et conflictualité du fait religieux, les facteurs d’opposition entre monde arabo-musulman et Occident ont rarement été aussi nombreux.

  1. Les frottements entre musulmans et puissances occidentales ne sont certes pas nouveaux. Mais ils se nourrissent de plusieurs points de fixation en politique internationale.

    On peut en relever au moins 4:

    • le conflit israélo-palestinien, abcès de fixation historique.

    • le dossier nucléaire iranien. Même si l’Iran est dominé par les chiites, qui s’opposent aux sunnites et si grandes sont les différences historiques entre persans et arabes, il paraît évident qu’à choisir entre Israël et l’Iran, les pays arabes feraient probablement bloc autour du « champion régional » iranien, en cas de frappes israéliennes.

    • la guerre menée contre le régime de Kadhafi, en Libye, a moins heurté les consciences arabes du fait de leur sympathie pour la personnalité du Guide qu’en raison des relents de « corps expéditionnaire » pris par l’opération. Le recours de l’Occident à la force n’est jamais très bien perçu dans la région.

    • en Afghanistan, l’intervention des puissances occidentales demeure fondamentalement contestée par les talibans, bien évidemment. Elle suscite, dans le monde arabo-musulman, un écho mitigé, que révèlent à chaque reprise les réactions à la nouvelle de victimes civiles collatérales d’opérations menées par les membres de la coalition.


  2. Pour ne rien arranger, les canaux de dialogue ne sont pas légion. Rares sont les enceintes structurées et apaisées, où pays arabes et musulmans peuvent échanger librement et sans arrières pensées avec les Occidentaux. Les organisations internationales sont soit trop universelles, soit trop spécialisées. Les dialogues bilatéraux sont trop étroits. Le projet français d’Union pour la Méditerranée, qui visait à créer les conditions d’un rapprochement entre Afrique du nord et Moyen-Orient et pays occidentaux, peine à prendre corps.

  3. Surtout, la question religieuse nous oppose, à deux titres bien différents.

    • D’abord parce que les musulmans ne comprennent pas l’athéisme ou la désacralisation de nos sociétés modernes. Ils ne parviennent pas à respecter vraiment des sociétés a-religieuses, déchristianisées… Pour eux, ce qui distingue l’homme de l’animal tient précisément à ceci : la Révélation. A leurs yeux, c’est la croyance qui humanise et inspire le respect. Pour eux, la question religieuse est à la fois une affaire de conviction et un élément d’identité. De leur point de vue, le reflux du sacré, la perte de convictions religieuses de l’Europe sont incompréhensibles et confirment le déclin de nos sociétés.

    • Ensuite, parce qu’au fond, les Etats-Unis sont la seule puissance occidentale à conserver un socle militant de croyances religieuses. Les Etats-Unis n’ont pas réellement séparé l’Eglise et l’Etat : « in God we trust ! ». Le serment du Président élu (le « pledge of allegence ») dit « One Nation, under God, with liberty and justice for all »…Les interventions militaires américaines dans le monde arabo-musulman sont systématiquement perçues comme des croisades modernes, y compris par bon nombre d’américains eux-mêmes. De ce point de vue, la vague de colère anti-américaine provoquée par la video « the Innocence of muslims » n’intervient pas sur un terrain vierge : elle vient se fixer sur la puissance occidentale du moment (les Européens, par comparaison, et la crise de l’euro n’arrange rien, semblent faibles et dépassés…), celle qui n’hésite jamais à recourir à la force armée et qui demeure apparemment la plus animée de convictions religieuses éloignées de l’islam.


  4. Pendant longtemps, la France a pu se croire « immunisée » contre les colères des musulmans et les sentiments anti-occidentaux en vogue dans le monde arabe. Il nous faut à présent nous interroger sur la pérennité de cette exception Française. Depuis plusieurs années, correspondant à notre retour dans l’OTAN, aux interventions militaires dans le cadre de coalitions, au durcissement du discours de politique étrangère à l’égard de certains dirigeants du monde arabe, à notre fermeté sur le dossier nucléaire iranien et sur la crise syrienne, notre différence de positionnement (par rapport aux anglo-saxons) est beaucoup moins perceptible. Rien à voir avec le discours aux Nations-Unies sur l’Iraq, qui nous avait valu une forte cote de sympathie dans le monde arabe. Ce mouvement de « banalisation » de la France au sein du bloc occidental amplifie d’autant les risques liés à la publication de caricatures de Mahomet par Charlie Hebdo…

Le pire, un affrontement généralisé et violent entre occidentaux et musulmans, n’est en aucun cas certain.

D’un certain point de vue, les printemps arabes ont avant tout montré un élan né d’une envie de changer la vie, de changer de dirigeants, bien plus qu’une opposition massive à l’Occident. Le ferment des printemps arabes – un processus de transformation qui traverse le Moyen-Orient – est certes une source de violence politique, mais il débouche sur d’autres combats que la Jihad contre les infidèles…

On peut peut-être compter sur la raison, la hantise d’un conflit majeur et les forces de rappel nées d’une dépendance mutuelle.

Et espérer, pourquoi pas, que la diplomatie trouve là à s’illustrer et confirmer sa vocation, celle de permettre un dialogue respectueux, confiant et fécond entre les peuples…

Third Oil Shock: Why did the price of crude oil drop?

Third Oil Shock: Why did the price of crude oil drop?

The temporary drop in crude oil prices which began some months ago is due to a combination of factors affecting supply and demand. However, the trend is rising to the point that there seems to be a greater prospect of a “third oil shock.”

  1. Several factors currently moderate the rise in crude oil prices.

    1. After strong variations, the crude « Brent » of the North Sea, which is the benchmark on cash markets, typically averages around 100 USD per barrel. It reached a low of less than 90 USD in late June, rising to 98 USD in early July.

      As in all markets governed by supply and demand, it is necessary to seek the cause for relative price decreases caused by these two key variables.

    2. Basically, the current supply is abundant while the demand is sluggish.

      The sharp fall in output from Iran, the third largest producer (relating to sanctions), dropped from 2.5 to 1.5 million barrels/day. This was offset by an increase in production from Saudi Arabia, which reached record levels in the last thirty years, to 10 million barrels/day. Within OPEC, the Saudis have always played the role of equilibrium producer (« swing producer »). Thanks to their huge deposits, the Saudis are able to offset the supply deficit of one or more members, or even reduce their production in the event of a strong surplus.

      At this “delta” of production from Saudi Arabia, added production from Latin America (Colombia, Venezuela), the United States, Iraq and Libya (restarting after the phase of a crisis), and also production from Canadian oil sands, as well as production growth from natural gas liquids (about 0.5 million barrels/day), altogether help to relax the market.

      The demand for oil is stagnating and even decreasing slightly. This is explained by the significant slowdown in the global economy, particularly from the recession undergone by economies of major industrialized countries, along with a slowdown in expanding major emerging markets, thus reducing energy requirements. Since oil stocks have never been as important than they are today, especially in the United States, no « stock effect » will mitigate the direct impact of a more sluggish demand.

      Accordingly, the excess of world supply on the global average demand in 2012 is now estimated at 0.7-0.8 million barrels/day. The global supply is also expected to grow by 2.5 million barrels/day in 2012 compared to 2011.

      Fears about the situation in Iran, particularly those concerning the threat of a blockade on the Strait of Hormuz, where one third of oil is imported by sea, have subsided. As Iran and Algeria call for a future meeting, the position that will stop OPEC, in particular Saudi Arabia, remains to be known. Both these countries were hoping that the cartel would decide to lower production, and thus mechanically raise prices…

      At the same time, Ms. Van der Hoeven, executive director of the International Energy Agency (IEA) declared, at the Summit of oil and gas, that the price trend is “more uncertain than ever.” Markets overreact to any announcement or event considered significant: this can be observed during the decline in Chinese interrest rates, more recently with each new development of the Iranian issue, and also with oil companies as they have an objective interest in high prices. These prices also allow the companies to preserve their margins and cover development costs, which are driven up by technological challenges (new methods of drilling in deep water, as well as exploration for new energy sources) and also by taking environmental concerns into a greater account.

      Are we victims of an illusion? While Brent flexes, we are in an era of high oil prices, reflecting an overall market under tension.

  2. The oil prices are permanently attached to a high point, thus certifying the prospect of a “third oil shock.”

  3. The expression, “third oil shock,” is sometimes used to designate the period from 2001-2008 when Brent crude saw a monthly average from $16 to $126. As prices continue to stay above the $100 USD mark for more than a year now, a “third oil shock” is once again becoming a relevant issue.

    Why is there a high level of prices with cash payments for future “commodities” markets?

    1. Oil supply has been under pressure for a long time. In the central scenario of IEA, world oil production will reach 94.6 million barrels per day in 2035 (12.8 million more barrels/day than in 2010). On the other hand, demand is expected to reach 99 million barrels/day, thus creating a supply deficit of 2.6 million barrels/day. We can therefore expect heightened tensions in the oil market during the quarter century ahead. This scenario has been generally confirmed by the forecasts of majors, namely Exxon and Total, assuming a conventional oil production (Note: excluding natural gas condensates, as well as deep and ultra deep offshore). We can expect to see a stable or slightly declining supply over the coming decades. The decline in production from many ancient deposits must be offset by the exploitation of new deposits.

      In result of these tensions on supply, the increase in price level should logically allow for an increasing exploitation of resources, which have been previously considered “difficult.” This can be achieved thanks to improved recovery techniques (“enhanced oil recovery”), notably in the Middle East.
      The expansion of deepwater (500-1500 m) and ultra-deep water (beyond 1500 m) techniques will reach 10% of the total production of liquid hydrocarbons by these methods in 2025, according to Exxon.

      Unconventional oil also takes an increasingly important role in global production. Whether it is “tightoil” (oil shale found mainly in the Williston Basin) in the United States and Canada, oil from Canadian oil sands, or extra-heavy oil produced in Venezuela, all of these have seen a rapid progression.

      Depending on the price levels, the production of oil from gas or coal could expand significantly.

    2. The components of demand are long-term dynamics
    3. Global demand for oil continues to rise: most of this demand comes from the transportation sector (which is rapidly expanding in emerging markets) where the prospects of developing alternatives to oil are limited. In 2040, nearly 90% of transport will operate from hydrocarbons, compared to 95% today. Demand in the sector will increase by 45%, and transportation-related sales will increase to nearly 80% between 2010 and 2040.

      Stabilizing demand for oil-related transport will essentially hold energy efficiency gains in traditional vehicles.

    4. Although the prices will not decline, the extent of their increase is uncertain
    5. No operator commits to forecasts beyond a few months

      The political factors related to the situation in the Middle East contribute to the uncertainty.

      Prices should not go below 80-100 USD. This level corresponds to the marginal operating cost of a barrel of oil as it becomes increasingly difficult to extract (thus this is a floor for operators). Furthermore, the budget analysis of major producing countries as well as OPEC members reveal a convergence around a price of 100 USD, a level intended to ensure a balance of public budgets. This has been stressed in the context of the “spring Arab” under social spending.

      The extent of future increases remains difficult to assess. If the price floor is roughly identified, the band of price fluctuations is potentially large because:

      • The price factor has a decisive impact on the supply: oil companies take this into effect when deciding whether or not to invest in a deposit based on oil prices expected for the period of operation (Note that it is thus necessary to distinguish the notion of deposit in the “geological” sense from the “economic” sense, depending on a break even point). This reasoning particularly concerns unconventional oil, with high production costs: bituminous shale and oil shale (50-110 USD per barrel), gas to liquids (40-110 USD), coal to liquids (60-110 USD). For ultra profond complex (Arctic etc) and Canadian oil shale, the $100 USD production costs are already exceeded.

      • However, the impact of price on demand is very limited. Oil demand is price inelastic, primarily because transportation occupies a major part and their needs are incompressible. Additionally, because alternatives to hydrocarbons remain underdeveloped.

      • A high risk of peak prices are in the years and decades to come.

      • In any case, prices will remain very volatile, especially as a crisis in a producer country could cause a supply disruption. Their impact would be stronger than the reduced, spare production margins, currently around 3 million barrels/day. The impact of price speculation is the subject of intense debate, mainly because of transaction in forward markets and options markets.

      • Only a strong and rapid surge in oil prices seems to justify the expression “oil shock.” According to Total, a $200 USD barrel would result in a substantial slowdown in growth. In this case, the bill on oil would exceed the maximum reached in 1980 (9% of global GDP compared to 8%). At this point, higher prices in the decade from 2000-2010 have not had as much of an effect on the overall economy as the first two oil shocks. This is particularly because the prices have risen more slowly.

Conclusion

Without certainty, the new oil shock crisis is looming, already raising critical issues for the future of peoples, states, businesses, and international relations.

In terms of supply, how can we respond to the exponential global demand related to both population growth and economic growth? How can we reconcile economic growth, driven mainly by emerging countries who make it their number one priority, with the climate issue? How can we achieve an “energy mix” to provide energy transition without going through a major shock? In other words, how could we gradually change our energy system while still being able to work at full capacity? Given the slow growth in industrialized countries along with the public financial crisis, how can extremely expensive investments to develop low-carbon energy and efficient energy for the climate issue be financed?

As observed by Christophe de Margerie, CEO of Total, we must make sure to enter in a new era of human history: an era for the “transformation of the energy system,” “smooth transition,” “complementary energy,” “research efficiency,” and “recognizing the need to reconcile energy demand with climate change.”

In any case, oil companies will have to profoundly renew their culture and project an image of corporate responsibility. They need to show change by putting their selves in the common space where the interests of economy, production, and public good come together.

Troisième choc pétrolier: Pourquoi le prix du pétrole baisse-t-il?

Troisième choc pétrolier: Pourquoi le prix du pétrole baisse-t-il?

La baisse temporaire des cours du pétrole brut, amorcée depuis quelques mois, tient à une conjonction de facteurs pesant sur l’offre et la demande. Mais la tendance lourde est à la hausse, au point qu’on évoque de plus en plus la perspective d’un « troisième choc pétrolier ».

  1. Plusieurs facteurs modèrent actuellement la hausse des cours du pétrole brut.

    1. Après de fortes variations, le brut « Brent » de mer du nord, qui constitue la référence sur les marchés au comptant et à terme, évolue au-dessous de 100 USD le baril. Il a atteint un plancher de moins de 90 USD fin juin, pour remonter à 98 USD début juillet.

      Comme sur tout marché régi par l’offre et la demande, il faut chercher les causes de cette relative diminution des prix dans le jeu de ces deux variables clés.

    2. Schématiquement, l’offre est actuellement abondante, la demande languissante.

      La nette contraction de la production de l’Iran, troisième producteur mondial (liée aux sanctions), passée de 2,5 à 1,5Mde barils/jour, a été plus que compensée par l’augmentation de la production de l’Arabie saoudite, qui rejoint des niveaux historiques au vu des trente dernières années, à 10 M de barils/jour. Les saoudiens ont toujours joué ce rôle de producteur d’équilibre (« swing producer »), au sein de l’OPEP, compensant le déficit d’offre d’un ou plusieurs membres, ou réduisant leur production en cas de fort excédent, à la faveur de leurs énormes gisements.

      A ce « delta » de production de l’Arabie saoudite s’ajoutent, pêle-mêle, la production en provenance d’Amérique latine (Colombie, Venezuela), aux États-Unis, en Irak et en Libye (qui redémarre après la phase de crise), mais aussi, la production canadienne de sables bitumineux, ainsi que la croissance de la production de liquides de gaz naturel (environ 0,5Mde barils/jour) qui contribue aussi à détendre le marché.

      La demande de pétrole stagne, voire, tend à diminuer légèrement, dominée par les facteurs de baisse. Le net ralentissement de l’économie mondiale, en particulier, la récession que subissent les économies des grands pays industrialisés et le freinage de l’expansion des grands émergents, comprime les besoins en énergie. Aucun « effet de stock » ne vient atténuer l’impact direct d’une demande plus atone, dans la mesure où les stocks pétroliers n’ont jamais été aussi importants, en particulier aux États-Unis.

      Dès lors, l’excédent de l’offre mondiale sur la demande moyenne en 2012 est à présent estimé à 0,7/0,8 M de barils/jour. L’offre mondiale devrait par ailleurs continuer à croître de 2,5M de b/j en 2012 par rapport à 2011.

      Les craintes liées à la situation de l’Iran, en particulier celles suscitées par la menace d’un blocage du détroit d’Ormuz, par lequel transite 1/3 du pétrole importé par la voie maritime, se sont apaisées.

      Reste à connaître la position qu’arrêtera l’OPEP, en particulier, l’Arabie saoudite, lors d’une prochaine réunion que l’Iran et l’Algérie appellent de leurs vœux. Ces deux pays souhaitent en effet que le cartel décide d’une baisse de la production, qui ferait mécaniquement remonter les cours…

      Dans le même temps, Mme Van der Hoven, Directrice exécutive de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) déclarait, lors du Sommet du pétrole et du gaz, que l’évolution des prix reste « plus incertaine que jamais ». Les marchés surréagissent à toute annonce ou évènement jugé significatif : ils l’ont fait lors de la baisse des taux d’intérêt chinois, très récemment ; ils le font à chaque nouveau développement du dossier iranien… Et les compagnies pétrolières ont objectivement intérêt à des cours élevés, à la fois pour préserver leurs marges et pour couvrir leurs coûts de développement, tirés vers le haut par les défis technologiques (nouvelles méthodes de forage, en eau profonde ; exploration de nouvelles énergies…) et par la prise en compte accrue des préoccupations environnementales.

      Sommes-nous victimes d’une erreur d’optique ? Alors que le Brent fléchit, nous nous situons dans une ère de pétrole cher, reflet d’un marché globalement sous tension.

  2. Les cours du pétrole sont durablement accrochés à un point haut, accréditant la perspective d’un « troisième choc pétrolier ».

  3. L’expression « 3ème choc pétrolier », parfois utilisée pour désigner la période 2001-2008, qui avait vu le baril de Brent passer de 16 à 126 dollars en moyenne mensuelle, est à nouveau d’actualité, avec le maintien inédit des cours au-dessus de la barre des 100 USD depuis plus d’un an.

    Pourquoi ce haut niveau des prix, au comptant comme sur les marchés à terme de « commodities » ?

    1. L’offre de pétrole est sous pression pour longtemps. Dans le scénario central de l’AIE, la production mondiale de pétrole atteindra 94,6 Mb/J en 2035 (12,8Mb/j de plus qu’en 2010). La demande atteindrait 99Mb/j, soit un déficit d’offre de 2,6Mb/j. On peut donc s’attendre à un renforcement des tensions sur les marchés pétroliers au cours du quart de siècle à venir. Ce scénario est globalement confirmé par les prévisions des Majors, notamment Exxon ou Total, qui tablent sur une production de pétrole conventionnel (NB hors condensats de gaz naturel, offshore profond et ultra profond) stable ou légèrement déclinante au cours de décennies à venir. Le recul de la production de nombreux gisements anciens devra être compensé par la mise en exploitation de nouveaux gisements, à la faveur du niveau élevé des prix.

      Résultat de ces tensions sur l’offre, l’augmentation du niveau des prix devrait logiquement permettre l’exploitation croissante de ressources jugées jusqu’ici « difficiles ».

      Cela pourra se faire notamment grâce aux techniques de récupération assistéeenhanced oil recovery »), notamment au Moyen-Orient.

      L’expansion de l’offshore profond (500-1500 m) et ultra-profond (au-delà de 1500m) permettra d’atteindre 10% de la production totale d’hydrocarbures liquides par ces procédés en 2025, d’après Exxon.

      Les pétroles non-conventionnels prennent également une place croissante dans la production mondiale. Qu’il s’agisse de « tightoil » (pétrole de schiste, principalement dans le bassin de Williston) aux États-Unis et au Canada, de pétrole issu des sables bitumineux canadiens, du pétrole extra-lourd produit au Vénézuela, ces pétroles connaissent une progression rapide.

      Suivant le niveau des cours, la production de pétrole à partir de gaz ou de charbon pourrait connaître une expansion significative.

    2. Les composantes de la demande restent dynamiques à long terme.
    3. La demande mondiale de pétrole continue d’augmenter : elle provient principalement du secteur des transports (en expansion rapide dans les pays émergents) dans lequel les perspectives de développement d’alternatives aux hydrocarbures restent limitées. En 2040, près de 90% des moyens de transport fonctionneront à partir d’hydrocarbures, contre 95% aujourd’hui. La demande du secteur augmentera de 45% et celle liée au transport commercial de près de 80%, entre 2010 et 2040.

      La stabilisation de la demande de pétrole liée aux transports particuliers tiendra essentiellement aux gains d’efficacité énergétiques dans les véhicules traditionnels.

    4. Les prix ne baisseront pas, mais l’ampleur de leur hausse est incertaine.
    5. Aucun opérateur ne s’engage sur des prévisions au-delà de quelques mois.

      Les facteurs politiques, liés à la situation au Moyen-Orient, contribuent à nourrir l’incertitude.

      Les prix ne devraient pas passer en-dessous de 80-100 USD. Ce niveau correspond à la fois au coût marginal d’exploitation du baril des huiles les plus difficiles à extraire (c’est donc un plancher pour les opérateurs). Par ailleurs, l’analyse des budgets des principaux pays producteurs et membres de l’OPEP fait apparaître une convergence autour d’un prix de 100 USD, niveau de prix garantissant l’équilibre des budgets publics, très sollicités dans le contexte du « printemps arabe » au titre des dépenses sociales.

      L’ampleur des hausses à venir demeure difficile à évaluer. La bande de fluctuation des cours, si le cours plancher est à peu près identifié, est potentiellement large, puisque :

      • le facteur prix a un impact décisif sur l’offre : les compagnies pétrolières prennent en effet la décision d’investir ou non dans un gisement en fonction du cours du baril attendu pour la durée d’exploitation (NB il faut donc distinguer la notion de gisement au sens « géologique » de la notion de gisement au sens « économique », tributaire d’un seuil de rentabilité). Ce raisonnement concerne particulièrement les pétroles non-conventionnels, dont les coûts de production sont très élevés : schistes bitumineux et pétroles de schistes (50-110 USD le baril) ; gas-to-liquids (40-110 USD), coal to liquids (60-110 USD). Pour l’ultraprofond complexe (Arctique…) et les schistes bitumineux canadiens, on dépasse d’ores et déjà les 100 USD de coûts de production.

      • en revanche, l’impact du prix sur la demande est très limité. La demande de pétrole est inélastique au prix, d’abord parce que les transports y occupent une part prépondérante et que leurs besoins sont incompressibles ; ensuite parce que les alternatives aux hydrocarbures restent sous-développées.

      • D’où de forts risques de pics des cours, dans les années et décennies à venir.

      • Les prix demeureront en tout état de cause très volatiles, notamment en cas de rupture d’approvisionnement liée à une crise dans un pays producteur. Leur impact serait d’autant plus fort que les marges de production inutilisées sont réduites, aujourd’hui de l’ordre de 3Mb/j. L’impact de la spéculation sur les cours, du fait notamment des opérations sur les marchés à terme et marchés d’options, fait l’objet de vifs débats.

      • Seule une poussée forte et rapide du prix du baril semble de nature à justifier l’expression de « choc pétrolier ». Selon Total, un baril à 200 USD entraînerait un freinage substantiel de la croissance. Dans ce cas, la facture pétrolière dépasserait le maximum atteint en 1980 (9% du PIB mondial contre 8%). A ce stade, la hausse des cours du pétrole dans la décennie 2000/2010 n’a cependant pas eu autant d’effet sur l’économie globale que les deux premiers chocs pétroliers, en particulier parce que les cours ont progressé plus lentement.

Conclusion

Le nouveau choc pétrolier qui se dessine, sans certitude, soulève d’ores et déjà des questions essentielles pour l’avenir des peuples, des États, des entreprises et des relations internationales.

Comment répondre, en effet, à une demande mondiale exponentielle, liée à la croissance démographique et à la croissance économique, en termes d’offre ? Comment concilier la croissance économique tirée notamment par les pays émergents, qui en font leur priorité numéro un, avec l’enjeu climatique ? Comment parvenir à un « energy mix » susceptible d’assurer une transition énergétique sans choc majeur, ou dit autrement, changer progressivement de système énergétique tout en le faisant fonctionner à plein régime ? Comment financer, en dépit du ralentissement de la croissance dans les pays industrialisés les plus en pointe sur ces questions, et de la crise des finances publiques, les investissements extrêmement coûteux susceptibles de développer les énergies décarbonées et l’efficacité énergétique que requiert l’enjeu climatique ?

Comme le faisait observer Christophe de Margerie, PDG de Total, nous devons veiller à bien entrer dans une ère nouvelle de l’histoire humaine : une ère de « transformation du système énergétique », de « transition douce », de « complémentarité des énergies », de « recherche d’efficacité » et de « besoin de concilier la demande en énergie avec l’enjeu climatique ».

En tout état de cause, les compagnies pétrolières vont devoir profondément renouveler leur culture, et projeter l’image d’entreprises responsables, en mutation, situées dans l’espace commun, où se croisent l’économie, la production et les biens publics.

Chronique de violences annoncées : entre ombres du XXème et lumières du XVIIIème, un XXIème siècle en clair-obscur ?

Chronique de violences annoncées : entre ombres du XXème et lumières du XVIIIème, un XXIème siècle en clair-obscur ?

Le 18ème siècle marquait, selon la formule de Michel CIMENT, « la rencontre de la passion et de la raison ». Le 19ème siècle fut un siècle industriel, où le capitalisme a pris toute sa dimension et s’est démultiplié. Le 20ème siècle, tout proche, a été marqué par des régressions profondes, avec des guerres mondiales, ouvrant des failles dans nos civilisations. Le 21ème siècle interroge. Fera-t-il la synthèse plus ou moins heureuse des trois précédents ? Ou nous entraînera-t-il plutôt vers une rupture et quelque chose de radicalement nouveau dans l’histoire humaine ?

Une crainte majeure, comme je l’écrivais dans mon article précédent (« Ce siècle avait 12 ans… »), est celle que peut inspirer la perspective d’un retour massif de la violence dans nos sociétés.

Pourquoi cette crainte?

La violence est une composante essentielle de l’être humain. Elle commence donc en nous-même, avant de devenir visible au grand jour et d’entraîner les peuples.

Elle est notre part d’ombre. Elle répond à une pulsion forte, d’auto destruction ou tournée contre l’autre. La violence procède parfois d’un besoin de toute-puissance, d’un besoin intime de détruire tout obstacle au désir, d’un besoin de pouvoir satisfaire son désir sans limite.

La violence peut aussi résulter de mécanismes sociaux complexes, analysés notamment par René GIRARD dans Des choses cachées depuis la fondation du monde, et déjà évoqués dans La violence et le sacré. Le désir mimétique, la rivalité mimétique, qui conduit à ce que plusieurs individus désirent s’approprier le même objet et s’opposent pour parvenir à leur fin, n’a pas diminué dans les sociétés de consommation, bien au contraire : l’objet du désir y est exhibé, montré, rendu public comme jamais auparavant.

Le psychiatre Jean BERGERET précisait dans La violence fondamentale qu’il ne fallait pas pour autant disqualifier a priori la violence, dans la mesure où à la différence de l’agressivité, qui en est une forme dévoyée, elle est un principe de conservation ayant partie liée avec l’élan vital. La violence fondamentale est ainsi une source d’énergie importante, un moteur de vie…

  1. Ce qui paraît préoccupant, en ce début de XXIème siècle, c’est que les trois principaux freins à la violence agressive, destructrice, contre l’autre, semblent également émoussés.

    1. Vient d’abord l’auto-contrôle, le self-control. Ce sont en quelque sorte les « freins moteurs » internes, propres à chaque individu et qui tendent vers le libre-arbitre. Ces freins sont loin d’être naturels : ils sont profondément culturels. Ils supposent, pour être bien en place, que l’éducation personnelle (la famille), collective (l’École) et les représentations globales (plutôt transcendantes et harmonieuses) soient bien assurées, fermes, présentes ou intériorisées.

      Il est évident à cet égard que l’autorité, la force du modèle éducatif, la puissance civilisatrice de l’École (dont la nostalgie de la IIIème République est un miroir renversé) et la vigueur des modèles de valeurs transcendantes (cf le palmarès des personnalités préférées, reflet sommaire du désir d’identification dominant, qui met de nos jours à l’avant-plan des personnalités divertissantes, du monde des loisirs, plutôt que des personnalités à forte utilité collective) sont en net recul.

    2. Il y a ensuite la force de la Loi, de la Règle et la crainte de sa sanction.

      Le « contrôleur externe » et non plus l’auto-contrôle est normalement chargé de « réguler » la part d’ombre et de violence de chaque individu par rapport à la société. Ce « gendarme » (appelons-le ainsi) dissuade, prévient et corrige, avec le Juge, les déviations éventuelles. Là encore, la crise de la police, de la force publique et de la justice, qui est d’ailleurs autant une crise de légitimité qu’une crise de moyens, est patente. Cette crise réduit la portée de ces freins collectifs à la violence de chacun.

    3. Enfin, il y a ce que j’appellerais les « contrepoids », les « facteurs de détente » mis en place pour tempérer le choc frontal des ambitions/violences individuelles.

      Je pense ici aux formes de solidarité organique, aux « filets de sécurité » liés à la redistribution, à tout ce qui vient corriger les écarts importants nés spontanément de l’économie de marché et du libre-jeu des libertés individuelles. Cet important dispositif, somme de strates historiques, a rempli pendant des décennies une fonction « anesthésiant » la violence, en écrêtant le jeu spontané des désirs et des rivalités de possession, en rendant accessibles au plus grand nombre une certaine proportion d’objets. Clairement, la crise budgétaire, le repli annoncé et commencé des solidarités organiques, des mécanismes redistributifs, de ces « amortisseurs sociaux », n’est pas la moindre des évolutions en cours.

      Ensuite, le retrait du religieux, la désaffection des grandes religions occidentales, amplifie ce phénomène, laissant un vide que peine à occuper la civilisation matérielle. Et ce mouvement de « sécularisation » qui a gagné nos sociétés gomme la régulation du « désir mimétique » que faisait jouer René GiRARD aux religions, lorsqu’il estimait que les célébrations collectives (en particulier les sacrifices rituels, les liturgies…) parvenaient à canaliser les conflits d’imitation et d’appropriation.

      Plus généralement, je suis tenté de citer le cinéaste Stanley KUBRICK, qui a beaucoup réfléchi au nihilisme (et l’a magistralement mis en scène), lorsqu’il déclarait :

      Si un homme s’arrêtait un instant pour réfléchir à sa fin imminente, à sa terrible insignifiance et à sa solitude dans le cosmos, il deviendrait fou ou serait écrasé par la futilité de tout. (…). C’est pourquoi « la masse des hommes mène une existence de désespoir sourd », pourquoi tant parmi nous trouvent leur vie aussi dépourvue de signification que leur mort. Les religions du monde, en dépit de leur étroitesse d’esprit, offraient une forme de consolation contre cette grande douleur, mais, maintenant que les hommes d’Eglise annoncent la mort de Dieu et que, pour citer à nouveau (Matthew Arnold), « l’océan de la foi » se retire partout dans un « long rugissement mélancolique », l’homme n’a plus de béquille sur laquelle s’appuyer, et plus d’espoir, aussi irrationnel soit-il, pour donner un sens à sa vie. Cette reconnaissance écrasante de notre mortalité est à l’origine de bien plus de maladies mentales que, je le soupçonne, ne le pensent même les psychiatres.

      Cette question du sens de l’existence, de l’eschatologie, est sans doute fondamentale dans le vertige et les soubresauts de ce début de siècle. Elle peut rendre compte de la montée des angoisses individuelles et collectives, elles-mêmes propices aux déviances et débordements.

  2. Tous ces phénomènes ébranlent les fondements du contrat social et de la Nation (le « vouloir vivre ensemble »).

  3. Ils menacent, en cumulant leurs effets, de libérer des forces jusqu’alors maintenues, encadrées, tempérées, qui sont des forces de grande amplitude. Qu’il s’agisse de retour du refoulé, d’agressivité inter-personnelle ou de réponses à la peur (à commencer par la peur du vide, du néant, dont les garde-fous auraient disparu), la possibilité d’une véritable épidémie psychique se renforce.

    Il faut craindre alors le retour de formes de violences archaïques, massives, diffuses, dans nos sociétés européennes.

    1. Ce phénomène est à craindre sur trois plans distincts, quoique liés entre eux :

      • au sein de la société française. Le recul inévitable de l’État Providence, la rétraction des services collectifs (ou leur abaissement qualitatif, aussi inquiétant), les conflits de répartition et leur cortège de corporatismes, l’angoisse du déclassement, de décrochage (réel ou fantasmé) seront sources de tensions majeures.

      • en Europe, les ajustements économiques, financiers et budgétaires « dictés » par les contraintes de financement de la dette souveraine des uns et des autres risquent d’opposer pour longtemps, et profondément, les « vertueux » à ceux qui l’ont moins été, ou qui ont fait d’autres choix de société (sur la gestion des risques de vie, sur le financement des retraites etc…). De ce point de vue, l’absence de modèle politique et social unique, miroir de la diversité des peuples de l’Union, heurte frontalement la monnaie unique et débouche sur un fort conflit politique en puissance au cœur du continent, avec les marchés de capitaux en arbitres non neutres et même, acteurs des déséquilibres (NB car comment expliquer l’accumulation des dettes souveraines autrement que par le consentement tacite des marchés, soudain repris depuis peu d’une exigence d’orthodoxie tardive et suspecte ? ). Le risque est bien qu’un fort ressentiment européen ne succède à l’élan fédérateur de l’après-guerre. Le risque est bien qu’un vaste désenchantement ne voile et complique l’ancrage européen, alors que seuls les grands ensembles paraissent en mesure de peser sur les choix collectifs dans le monde du XXIème siècle. Ce ressentiment pourrait bien envahir les peuples contraints (cf Grèce) à une purge aussi rapide que brutale (précisément), la violence des ajustements suscitant par un effet de retour des formes de protestation elles-mêmes violentes. Et il pourrait également saisir les peuples obligés, pour prix du sauvetage de l’édifice, de venir en aide à d’autres peuples jugés laxistes ou insuffisamment rigoureux (« l’Allemagne paiera », en version moderne, avec pour partie les conséquences que celles qu’on a subies jadis…).
      • au plan international, la crainte majeure est bien sûr celle d’un durcissement des conflits régionaux, voire également, d’une « continentalisation » du monde contemporain, en d’autres termes, d’un repli généralisé et profond des continents sur eux-mêmes, d’une langueur des organisations internationales peu à peu privées de ressources, d’une anémie des coopérations, bref, du scénario d’un possible « choc » de continents devenus des espèces de plaques tectoniques politiques.
    2. La poussée des conflits, des conflits de répartition en particulier, au sein des sociétés, entre pays, entre ensemble géographiques, risque fort d’être alimentée par les faibles perspectives de croissance et l’amplitude des changements historiques. Si l’on en croit Dennis MEADOWS, chercheur au MIT et auteur d’un rapport remis au Club de Rome, il y a 40 ans, intitulé « The limits of growth », la dynamique de croissance est orientée défavorablement. Il persiste à estimer que « la croissance va s’arrêter, en partie en raison de la dynamique interne du système, en partie en raison de facteurs externes, comme l’énergie ». Il poursuit en ces termes, dans un entretien au journal Le Monde daté du 26 mai dernier : « dans les 20 prochaines années, entre aujourd’hui et 2030, vous verrez plus de changements qu’il n’y en a eu depuis un siècle, dans les domaines de la politique, de l’environnement, de l’économie, la technique ; Les troubles de la zone euro ne représentent qu’une petite part de ce que nous allons voir. Et ces changements ne se feront pas de manière pacifique ».

      Nous avons donc le devoir d’être vigilants et plus ambitieux encore, pour corriger a priori des évolutions spontanément conflictuelles.

  4. La question clé sera bien celle de la prévention, de la déviation ou de l’amortissement des conflits dans notre société, en Europe et dans le monde.

  5. Deux combats devront être menés en priorité, à cette fin.

    1. Le premier sera celui de la prévention des violences ouvertes et de leurs effets collatéraux. Vaste programme…Pour le mener à bien, les puissances occidentales, en particulier européennes, devront disposer d’une gamme d’instruments d’intervention, de la diplomatie aux forces armées, extrêmement large et suffisamment robuste. La crise budgétaire va mettre ces instruments à l’épreuve et en tension.
    2. Le deuxième, plus insidieux et plus complexe encore, consistera à empêcher la percée des thématiques politiques radicales, porteuses de violence ou incitant à y recourir. Le plus inquiétant, à cet égard, en France et en Europe, sera moins l’éclosion de manifestations collectives, de débordements hyperboliques voire, la recrudescence d’une criminalité de basse ou moyenne intensité, incivique et délétère pour le tissu social et la confiance mutuelle. Non. Le plus inquiétant, c’est bien le risque d’épidémie psychique, sur le mode de l’Allemagne d’entre-deux-guerres, où le peuple a missionné, majoritairement, une ou des personnes pour mettre en œuvre un corpus d’idées, un programme idéologique catastrophique, sur fond d’orgueil national blessé et de besoin de redressement de puissance.

      Cette violence au carré, avec exposant, serait la pire de toutes. Elle est aussi, hélas, la plus vraisemblable, notamment parce qu’elle s’accommoderait en apparence du maintien d’un cadre socio-politique ordonné…

      Plus que jamais, il nous appartient donc, individuellement et collectivement, de contribuer à réintégrer l’état de nature et le processus civilisateur. Tel me paraît au fond être l’enjeu, lourd, des décennies à venir.

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