Troisième choc pétrolier: Pourquoi le prix du pétrole baisse-t-il?

La baisse temporaire des cours du pétrole brut, amorcée depuis quelques mois, tient à une conjonction de facteurs pesant sur l’offre et la demande. Mais la tendance lourde est à la hausse, au point qu’on évoque de plus en plus la perspective d’un « troisième choc pétrolier ».

  1. Plusieurs facteurs modèrent actuellement la hausse des cours du pétrole brut.

    1. Après de fortes variations, le brut « Brent » de mer du nord, qui constitue la référence sur les marchés au comptant et à terme, évolue au-dessous de 100 USD le baril. Il a atteint un plancher de moins de 90 USD fin juin, pour remonter à 98 USD début juillet.

      Comme sur tout marché régi par l’offre et la demande, il faut chercher les causes de cette relative diminution des prix dans le jeu de ces deux variables clés.

    2. Schématiquement, l’offre est actuellement abondante, la demande languissante.

      La nette contraction de la production de l’Iran, troisième producteur mondial (liée aux sanctions), passée de 2,5 à 1,5Mde barils/jour, a été plus que compensée par l’augmentation de la production de l’Arabie saoudite, qui rejoint des niveaux historiques au vu des trente dernières années, à 10 M de barils/jour. Les saoudiens ont toujours joué ce rôle de producteur d’équilibre (« swing producer »), au sein de l’OPEP, compensant le déficit d’offre d’un ou plusieurs membres, ou réduisant leur production en cas de fort excédent, à la faveur de leurs énormes gisements.

      A ce « delta » de production de l’Arabie saoudite s’ajoutent, pêle-mêle, la production en provenance d’Amérique latine (Colombie, Venezuela), aux États-Unis, en Irak et en Libye (qui redémarre après la phase de crise), mais aussi, la production canadienne de sables bitumineux, ainsi que la croissance de la production de liquides de gaz naturel (environ 0,5Mde barils/jour) qui contribue aussi à détendre le marché.

      La demande de pétrole stagne, voire, tend à diminuer légèrement, dominée par les facteurs de baisse. Le net ralentissement de l’économie mondiale, en particulier, la récession que subissent les économies des grands pays industrialisés et le freinage de l’expansion des grands émergents, comprime les besoins en énergie. Aucun « effet de stock » ne vient atténuer l’impact direct d’une demande plus atone, dans la mesure où les stocks pétroliers n’ont jamais été aussi importants, en particulier aux États-Unis.

      Dès lors, l’excédent de l’offre mondiale sur la demande moyenne en 2012 est à présent estimé à 0,7/0,8 M de barils/jour. L’offre mondiale devrait par ailleurs continuer à croître de 2,5M de b/j en 2012 par rapport à 2011.

      Les craintes liées à la situation de l’Iran, en particulier celles suscitées par la menace d’un blocage du détroit d’Ormuz, par lequel transite 1/3 du pétrole importé par la voie maritime, se sont apaisées.

      Reste à connaître la position qu’arrêtera l’OPEP, en particulier, l’Arabie saoudite, lors d’une prochaine réunion que l’Iran et l’Algérie appellent de leurs vœux. Ces deux pays souhaitent en effet que le cartel décide d’une baisse de la production, qui ferait mécaniquement remonter les cours…

      Dans le même temps, Mme Van der Hoven, Directrice exécutive de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) déclarait, lors du Sommet du pétrole et du gaz, que l’évolution des prix reste « plus incertaine que jamais ». Les marchés surréagissent à toute annonce ou évènement jugé significatif : ils l’ont fait lors de la baisse des taux d’intérêt chinois, très récemment ; ils le font à chaque nouveau développement du dossier iranien… Et les compagnies pétrolières ont objectivement intérêt à des cours élevés, à la fois pour préserver leurs marges et pour couvrir leurs coûts de développement, tirés vers le haut par les défis technologiques (nouvelles méthodes de forage, en eau profonde ; exploration de nouvelles énergies…) et par la prise en compte accrue des préoccupations environnementales.

      Sommes-nous victimes d’une erreur d’optique ? Alors que le Brent fléchit, nous nous situons dans une ère de pétrole cher, reflet d’un marché globalement sous tension.

  2. Les cours du pétrole sont durablement accrochés à un point haut, accréditant la perspective d’un « troisième choc pétrolier ».

  3. L’expression « 3ème choc pétrolier », parfois utilisée pour désigner la période 2001-2008, qui avait vu le baril de Brent passer de 16 à 126 dollars en moyenne mensuelle, est à nouveau d’actualité, avec le maintien inédit des cours au-dessus de la barre des 100 USD depuis plus d’un an.

    Pourquoi ce haut niveau des prix, au comptant comme sur les marchés à terme de « commodities » ?

    1. L’offre de pétrole est sous pression pour longtemps. Dans le scénario central de l’AIE, la production mondiale de pétrole atteindra 94,6 Mb/J en 2035 (12,8Mb/j de plus qu’en 2010). La demande atteindrait 99Mb/j, soit un déficit d’offre de 2,6Mb/j. On peut donc s’attendre à un renforcement des tensions sur les marchés pétroliers au cours du quart de siècle à venir. Ce scénario est globalement confirmé par les prévisions des Majors, notamment Exxon ou Total, qui tablent sur une production de pétrole conventionnel (NB hors condensats de gaz naturel, offshore profond et ultra profond) stable ou légèrement déclinante au cours de décennies à venir. Le recul de la production de nombreux gisements anciens devra être compensé par la mise en exploitation de nouveaux gisements, à la faveur du niveau élevé des prix.

      Résultat de ces tensions sur l’offre, l’augmentation du niveau des prix devrait logiquement permettre l’exploitation croissante de ressources jugées jusqu’ici « difficiles ».

      Cela pourra se faire notamment grâce aux techniques de récupération assistéeenhanced oil recovery »), notamment au Moyen-Orient.

      L’expansion de l’offshore profond (500-1500 m) et ultra-profond (au-delà de 1500m) permettra d’atteindre 10% de la production totale d’hydrocarbures liquides par ces procédés en 2025, d’après Exxon.

      Les pétroles non-conventionnels prennent également une place croissante dans la production mondiale. Qu’il s’agisse de « tightoil » (pétrole de schiste, principalement dans le bassin de Williston) aux États-Unis et au Canada, de pétrole issu des sables bitumineux canadiens, du pétrole extra-lourd produit au Vénézuela, ces pétroles connaissent une progression rapide.

      Suivant le niveau des cours, la production de pétrole à partir de gaz ou de charbon pourrait connaître une expansion significative.

    2. Les composantes de la demande restent dynamiques à long terme.
    3. La demande mondiale de pétrole continue d’augmenter : elle provient principalement du secteur des transports (en expansion rapide dans les pays émergents) dans lequel les perspectives de développement d’alternatives aux hydrocarbures restent limitées. En 2040, près de 90% des moyens de transport fonctionneront à partir d’hydrocarbures, contre 95% aujourd’hui. La demande du secteur augmentera de 45% et celle liée au transport commercial de près de 80%, entre 2010 et 2040.

      La stabilisation de la demande de pétrole liée aux transports particuliers tiendra essentiellement aux gains d’efficacité énergétiques dans les véhicules traditionnels.

    4. Les prix ne baisseront pas, mais l’ampleur de leur hausse est incertaine.
    5. Aucun opérateur ne s’engage sur des prévisions au-delà de quelques mois.

      Les facteurs politiques, liés à la situation au Moyen-Orient, contribuent à nourrir l’incertitude.

      Les prix ne devraient pas passer en-dessous de 80-100 USD. Ce niveau correspond à la fois au coût marginal d’exploitation du baril des huiles les plus difficiles à extraire (c’est donc un plancher pour les opérateurs). Par ailleurs, l’analyse des budgets des principaux pays producteurs et membres de l’OPEP fait apparaître une convergence autour d’un prix de 100 USD, niveau de prix garantissant l’équilibre des budgets publics, très sollicités dans le contexte du « printemps arabe » au titre des dépenses sociales.

      L’ampleur des hausses à venir demeure difficile à évaluer. La bande de fluctuation des cours, si le cours plancher est à peu près identifié, est potentiellement large, puisque :

      • le facteur prix a un impact décisif sur l’offre : les compagnies pétrolières prennent en effet la décision d’investir ou non dans un gisement en fonction du cours du baril attendu pour la durée d’exploitation (NB il faut donc distinguer la notion de gisement au sens « géologique » de la notion de gisement au sens « économique », tributaire d’un seuil de rentabilité). Ce raisonnement concerne particulièrement les pétroles non-conventionnels, dont les coûts de production sont très élevés : schistes bitumineux et pétroles de schistes (50-110 USD le baril) ; gas-to-liquids (40-110 USD), coal to liquids (60-110 USD). Pour l’ultraprofond complexe (Arctique…) et les schistes bitumineux canadiens, on dépasse d’ores et déjà les 100 USD de coûts de production.

      • en revanche, l’impact du prix sur la demande est très limité. La demande de pétrole est inélastique au prix, d’abord parce que les transports y occupent une part prépondérante et que leurs besoins sont incompressibles ; ensuite parce que les alternatives aux hydrocarbures restent sous-développées.

      • D’où de forts risques de pics des cours, dans les années et décennies à venir.

      • Les prix demeureront en tout état de cause très volatiles, notamment en cas de rupture d’approvisionnement liée à une crise dans un pays producteur. Leur impact serait d’autant plus fort que les marges de production inutilisées sont réduites, aujourd’hui de l’ordre de 3Mb/j. L’impact de la spéculation sur les cours, du fait notamment des opérations sur les marchés à terme et marchés d’options, fait l’objet de vifs débats.

      • Seule une poussée forte et rapide du prix du baril semble de nature à justifier l’expression de « choc pétrolier ». Selon Total, un baril à 200 USD entraînerait un freinage substantiel de la croissance. Dans ce cas, la facture pétrolière dépasserait le maximum atteint en 1980 (9% du PIB mondial contre 8%). A ce stade, la hausse des cours du pétrole dans la décennie 2000/2010 n’a cependant pas eu autant d’effet sur l’économie globale que les deux premiers chocs pétroliers, en particulier parce que les cours ont progressé plus lentement.

Conclusion

Le nouveau choc pétrolier qui se dessine, sans certitude, soulève d’ores et déjà des questions essentielles pour l’avenir des peuples, des États, des entreprises et des relations internationales.

Comment répondre, en effet, à une demande mondiale exponentielle, liée à la croissance démographique et à la croissance économique, en termes d’offre ? Comment concilier la croissance économique tirée notamment par les pays émergents, qui en font leur priorité numéro un, avec l’enjeu climatique ? Comment parvenir à un « energy mix » susceptible d’assurer une transition énergétique sans choc majeur, ou dit autrement, changer progressivement de système énergétique tout en le faisant fonctionner à plein régime ? Comment financer, en dépit du ralentissement de la croissance dans les pays industrialisés les plus en pointe sur ces questions, et de la crise des finances publiques, les investissements extrêmement coûteux susceptibles de développer les énergies décarbonées et l’efficacité énergétique que requiert l’enjeu climatique ?

Comme le faisait observer Christophe de Margerie, PDG de Total, nous devons veiller à bien entrer dans une ère nouvelle de l’histoire humaine : une ère de « transformation du système énergétique », de « transition douce », de « complémentarité des énergies », de « recherche d’efficacité » et de « besoin de concilier la demande en énergie avec l’enjeu climatique ».

En tout état de cause, les compagnies pétrolières vont devoir profondément renouveler leur culture, et projeter l’image d’entreprises responsables, en mutation, situées dans l’espace commun, où se croisent l’économie, la production et les biens publics.

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