Chronique de violences annoncées : entre ombres du XXème et lumières du XVIIIème, un XXIème siècle en clair-obscur ?

Le 18ème siècle marquait, selon la formule de Michel CIMENT, « la rencontre de la passion et de la raison ». Le 19ème siècle fut un siècle industriel, où le capitalisme a pris toute sa dimension et s’est démultiplié. Le 20ème siècle, tout proche, a été marqué par des régressions profondes, avec des guerres mondiales, ouvrant des failles dans nos civilisations. Le 21ème siècle interroge. Fera-t-il la synthèse plus ou moins heureuse des trois précédents ? Ou nous entraînera-t-il plutôt vers une rupture et quelque chose de radicalement nouveau dans l’histoire humaine ?

Une crainte majeure, comme je l’écrivais dans mon article précédent (« Ce siècle avait 12 ans… »), est celle que peut inspirer la perspective d’un retour massif de la violence dans nos sociétés.

Pourquoi cette crainte?

La violence est une composante essentielle de l’être humain. Elle commence donc en nous-même, avant de devenir visible au grand jour et d’entraîner les peuples.

Elle est notre part d’ombre. Elle répond à une pulsion forte, d’auto destruction ou tournée contre l’autre. La violence procède parfois d’un besoin de toute-puissance, d’un besoin intime de détruire tout obstacle au désir, d’un besoin de pouvoir satisfaire son désir sans limite.

La violence peut aussi résulter de mécanismes sociaux complexes, analysés notamment par René GIRARD dans Des choses cachées depuis la fondation du monde, et déjà évoqués dans La violence et le sacré. Le désir mimétique, la rivalité mimétique, qui conduit à ce que plusieurs individus désirent s’approprier le même objet et s’opposent pour parvenir à leur fin, n’a pas diminué dans les sociétés de consommation, bien au contraire : l’objet du désir y est exhibé, montré, rendu public comme jamais auparavant.

Le psychiatre Jean BERGERET précisait dans La violence fondamentale qu’il ne fallait pas pour autant disqualifier a priori la violence, dans la mesure où à la différence de l’agressivité, qui en est une forme dévoyée, elle est un principe de conservation ayant partie liée avec l’élan vital. La violence fondamentale est ainsi une source d’énergie importante, un moteur de vie…

  1. Ce qui paraît préoccupant, en ce début de XXIème siècle, c’est que les trois principaux freins à la violence agressive, destructrice, contre l’autre, semblent également émoussés.

    1. Vient d’abord l’auto-contrôle, le self-control. Ce sont en quelque sorte les « freins moteurs » internes, propres à chaque individu et qui tendent vers le libre-arbitre. Ces freins sont loin d’être naturels : ils sont profondément culturels. Ils supposent, pour être bien en place, que l’éducation personnelle (la famille), collective (l’École) et les représentations globales (plutôt transcendantes et harmonieuses) soient bien assurées, fermes, présentes ou intériorisées.

      Il est évident à cet égard que l’autorité, la force du modèle éducatif, la puissance civilisatrice de l’École (dont la nostalgie de la IIIème République est un miroir renversé) et la vigueur des modèles de valeurs transcendantes (cf le palmarès des personnalités préférées, reflet sommaire du désir d’identification dominant, qui met de nos jours à l’avant-plan des personnalités divertissantes, du monde des loisirs, plutôt que des personnalités à forte utilité collective) sont en net recul.

    2. Il y a ensuite la force de la Loi, de la Règle et la crainte de sa sanction.

      Le « contrôleur externe » et non plus l’auto-contrôle est normalement chargé de « réguler » la part d’ombre et de violence de chaque individu par rapport à la société. Ce « gendarme » (appelons-le ainsi) dissuade, prévient et corrige, avec le Juge, les déviations éventuelles. Là encore, la crise de la police, de la force publique et de la justice, qui est d’ailleurs autant une crise de légitimité qu’une crise de moyens, est patente. Cette crise réduit la portée de ces freins collectifs à la violence de chacun.

    3. Enfin, il y a ce que j’appellerais les « contrepoids », les « facteurs de détente » mis en place pour tempérer le choc frontal des ambitions/violences individuelles.

      Je pense ici aux formes de solidarité organique, aux « filets de sécurité » liés à la redistribution, à tout ce qui vient corriger les écarts importants nés spontanément de l’économie de marché et du libre-jeu des libertés individuelles. Cet important dispositif, somme de strates historiques, a rempli pendant des décennies une fonction « anesthésiant » la violence, en écrêtant le jeu spontané des désirs et des rivalités de possession, en rendant accessibles au plus grand nombre une certaine proportion d’objets. Clairement, la crise budgétaire, le repli annoncé et commencé des solidarités organiques, des mécanismes redistributifs, de ces « amortisseurs sociaux », n’est pas la moindre des évolutions en cours.

      Ensuite, le retrait du religieux, la désaffection des grandes religions occidentales, amplifie ce phénomène, laissant un vide que peine à occuper la civilisation matérielle. Et ce mouvement de « sécularisation » qui a gagné nos sociétés gomme la régulation du « désir mimétique » que faisait jouer René GiRARD aux religions, lorsqu’il estimait que les célébrations collectives (en particulier les sacrifices rituels, les liturgies…) parvenaient à canaliser les conflits d’imitation et d’appropriation.

      Plus généralement, je suis tenté de citer le cinéaste Stanley KUBRICK, qui a beaucoup réfléchi au nihilisme (et l’a magistralement mis en scène), lorsqu’il déclarait :

      Si un homme s’arrêtait un instant pour réfléchir à sa fin imminente, à sa terrible insignifiance et à sa solitude dans le cosmos, il deviendrait fou ou serait écrasé par la futilité de tout. (…). C’est pourquoi « la masse des hommes mène une existence de désespoir sourd », pourquoi tant parmi nous trouvent leur vie aussi dépourvue de signification que leur mort. Les religions du monde, en dépit de leur étroitesse d’esprit, offraient une forme de consolation contre cette grande douleur, mais, maintenant que les hommes d’Eglise annoncent la mort de Dieu et que, pour citer à nouveau (Matthew Arnold), « l’océan de la foi » se retire partout dans un « long rugissement mélancolique », l’homme n’a plus de béquille sur laquelle s’appuyer, et plus d’espoir, aussi irrationnel soit-il, pour donner un sens à sa vie. Cette reconnaissance écrasante de notre mortalité est à l’origine de bien plus de maladies mentales que, je le soupçonne, ne le pensent même les psychiatres.

      Cette question du sens de l’existence, de l’eschatologie, est sans doute fondamentale dans le vertige et les soubresauts de ce début de siècle. Elle peut rendre compte de la montée des angoisses individuelles et collectives, elles-mêmes propices aux déviances et débordements.

  2. Tous ces phénomènes ébranlent les fondements du contrat social et de la Nation (le « vouloir vivre ensemble »).

  3. Ils menacent, en cumulant leurs effets, de libérer des forces jusqu’alors maintenues, encadrées, tempérées, qui sont des forces de grande amplitude. Qu’il s’agisse de retour du refoulé, d’agressivité inter-personnelle ou de réponses à la peur (à commencer par la peur du vide, du néant, dont les garde-fous auraient disparu), la possibilité d’une véritable épidémie psychique se renforce.

    Il faut craindre alors le retour de formes de violences archaïques, massives, diffuses, dans nos sociétés européennes.

    1. Ce phénomène est à craindre sur trois plans distincts, quoique liés entre eux :

      • au sein de la société française. Le recul inévitable de l’État Providence, la rétraction des services collectifs (ou leur abaissement qualitatif, aussi inquiétant), les conflits de répartition et leur cortège de corporatismes, l’angoisse du déclassement, de décrochage (réel ou fantasmé) seront sources de tensions majeures.

      • en Europe, les ajustements économiques, financiers et budgétaires « dictés » par les contraintes de financement de la dette souveraine des uns et des autres risquent d’opposer pour longtemps, et profondément, les « vertueux » à ceux qui l’ont moins été, ou qui ont fait d’autres choix de société (sur la gestion des risques de vie, sur le financement des retraites etc…). De ce point de vue, l’absence de modèle politique et social unique, miroir de la diversité des peuples de l’Union, heurte frontalement la monnaie unique et débouche sur un fort conflit politique en puissance au cœur du continent, avec les marchés de capitaux en arbitres non neutres et même, acteurs des déséquilibres (NB car comment expliquer l’accumulation des dettes souveraines autrement que par le consentement tacite des marchés, soudain repris depuis peu d’une exigence d’orthodoxie tardive et suspecte ? ). Le risque est bien qu’un fort ressentiment européen ne succède à l’élan fédérateur de l’après-guerre. Le risque est bien qu’un vaste désenchantement ne voile et complique l’ancrage européen, alors que seuls les grands ensembles paraissent en mesure de peser sur les choix collectifs dans le monde du XXIème siècle. Ce ressentiment pourrait bien envahir les peuples contraints (cf Grèce) à une purge aussi rapide que brutale (précisément), la violence des ajustements suscitant par un effet de retour des formes de protestation elles-mêmes violentes. Et il pourrait également saisir les peuples obligés, pour prix du sauvetage de l’édifice, de venir en aide à d’autres peuples jugés laxistes ou insuffisamment rigoureux (« l’Allemagne paiera », en version moderne, avec pour partie les conséquences que celles qu’on a subies jadis…).
      • au plan international, la crainte majeure est bien sûr celle d’un durcissement des conflits régionaux, voire également, d’une « continentalisation » du monde contemporain, en d’autres termes, d’un repli généralisé et profond des continents sur eux-mêmes, d’une langueur des organisations internationales peu à peu privées de ressources, d’une anémie des coopérations, bref, du scénario d’un possible « choc » de continents devenus des espèces de plaques tectoniques politiques.
    2. La poussée des conflits, des conflits de répartition en particulier, au sein des sociétés, entre pays, entre ensemble géographiques, risque fort d’être alimentée par les faibles perspectives de croissance et l’amplitude des changements historiques. Si l’on en croit Dennis MEADOWS, chercheur au MIT et auteur d’un rapport remis au Club de Rome, il y a 40 ans, intitulé « The limits of growth », la dynamique de croissance est orientée défavorablement. Il persiste à estimer que « la croissance va s’arrêter, en partie en raison de la dynamique interne du système, en partie en raison de facteurs externes, comme l’énergie ». Il poursuit en ces termes, dans un entretien au journal Le Monde daté du 26 mai dernier : « dans les 20 prochaines années, entre aujourd’hui et 2030, vous verrez plus de changements qu’il n’y en a eu depuis un siècle, dans les domaines de la politique, de l’environnement, de l’économie, la technique ; Les troubles de la zone euro ne représentent qu’une petite part de ce que nous allons voir. Et ces changements ne se feront pas de manière pacifique ».

      Nous avons donc le devoir d’être vigilants et plus ambitieux encore, pour corriger a priori des évolutions spontanément conflictuelles.

  4. La question clé sera bien celle de la prévention, de la déviation ou de l’amortissement des conflits dans notre société, en Europe et dans le monde.

  5. Deux combats devront être menés en priorité, à cette fin.

    1. Le premier sera celui de la prévention des violences ouvertes et de leurs effets collatéraux. Vaste programme…Pour le mener à bien, les puissances occidentales, en particulier européennes, devront disposer d’une gamme d’instruments d’intervention, de la diplomatie aux forces armées, extrêmement large et suffisamment robuste. La crise budgétaire va mettre ces instruments à l’épreuve et en tension.
    2. Le deuxième, plus insidieux et plus complexe encore, consistera à empêcher la percée des thématiques politiques radicales, porteuses de violence ou incitant à y recourir. Le plus inquiétant, à cet égard, en France et en Europe, sera moins l’éclosion de manifestations collectives, de débordements hyperboliques voire, la recrudescence d’une criminalité de basse ou moyenne intensité, incivique et délétère pour le tissu social et la confiance mutuelle. Non. Le plus inquiétant, c’est bien le risque d’épidémie psychique, sur le mode de l’Allemagne d’entre-deux-guerres, où le peuple a missionné, majoritairement, une ou des personnes pour mettre en œuvre un corpus d’idées, un programme idéologique catastrophique, sur fond d’orgueil national blessé et de besoin de redressement de puissance.

      Cette violence au carré, avec exposant, serait la pire de toutes. Elle est aussi, hélas, la plus vraisemblable, notamment parce qu’elle s’accommoderait en apparence du maintien d’un cadre socio-politique ordonné…

      Plus que jamais, il nous appartient donc, individuellement et collectivement, de contribuer à réintégrer l’état de nature et le processus civilisateur. Tel me paraît au fond être l’enjeu, lourd, des décennies à venir.

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