L’inde, dans le ventre de l’éléphant

Après avoir examiné, dans les très grandes lignes, le cas du dragon chinois, venons-en à l’éléphant indien, toujours avec l’objectif de chercher à mieux cerner l’émergence de ces nouveaux pôles.

Autant le modèle d’expansion de la Chine, sur le plan économique et même, à présent, diplomatique, est rapide et visible au grand jour, autant le cheminement de l’Inde paraît plus lent, plus discret (timide) et moins fermement mené. Et pourtant, la dynamique indienne est à l’œuvre. Et pourtant, on commence à parler aussi de l’Inde et à la voir défendre ses intérêts. Et pourtant, l’Inde fait entendre une voix singulière, depuis son indépendance, non-alignée, courtier entre Nord et Sud, en quête d’un rang qu’elle estime lui revenir.

Qu’y a –t-il dans le ventre de l’éléphant ?

Il me semble, si je dois caractériser le mouvement en cours, que la lente affirmation de l’Inde sur la scène internationale n’a pas levé tous les obstacles à son insertion dans le monde.

Commençons par trois remarques liminaires, pour bien avoir à l’esprit l’environnement stratégique de l’Inde, en Asie :

  • L’Asie est un continent où les principaux pouvoirs militaires d’aujourd’hui et de demain sont en présence, en confrontation, et interagissent : la Chine, les États-Unis, l’Inde et la Russie.
  • L’Asie est également un continent pétri de zones de conflits, de tensions et comportant un large spectre de menaces (Afghanistan, Pakistan, la Péninsule coréenne, Taïwan).
  • L’Asie est de plus en plus un bloc géopolitique, qui pèse de manière croissante sur les équilibres mondiaux et la gouvernance mondiale (G20, ONU, biens publics mondiaux, course aux armements…).


L’Inde s’affirme lentement, mais sûrement, dans les relations internationales (on a parlé du « slow rise of India »)

Elle cherche à se doter de certains des attributs susceptibles de lui conférer un statut de future puissance globale.

  1. A-Les piliers du décollage de l’Inde

    Il y en a notamment quatre.

    • L’économie, bien sûr. Avec une croissance très soutenue, presque pas affectée par la crise de 2008, l’Inde devrait grimper rapidement dans la hiérarchie mondiale, passant de la 11ème à la 6ème place d’ici à 2016.
    • la démographie : l’Inde aura une population plus importante que la Chine en 2025, non seulement dans l’absolu, mais également en termes de potentiel de productivité de sa population active.
    • les forces armées : puissance nucléaire depuis 1974, l’Inde est au 9ème rang mondial en termes de dépenses militaires, avec une très forte augmentation de son budget de défense (+8,4%, et 27 milliards d’euros pour l’année fiscal 2011-2012).
    • la dynamique des Nations (chère à Fernand Braudel) est un point à la fois inquantifiable et extrêmement palpable, quand on réside dans ce pays. Les Indiens sont tout simplement confiants dans leur avenir collectif. Ils sont convaincus que leurs vies s’amélioreront sans cesse. Cette conviction d’un « avenir brillant » et le sentiment que le temps joue pour l’Inde, que l’avenir de l’Inde est en quelque sorte « protégé », font partie de l’affirmation du pays.


  2. Les manifestations du décollage de l’Inde sont multiples.
    A la suite des nombreux changements découlant de la nouvelle politique économique lancée en 1991 par Manmohan Singh, alors Ministre des Finances et de l’Économie, et de l’effondrement de leur allié historique, l’URSS, les autorités indiennes ont reformulé leur politique étrangère, en promouvant de nouvelles approches sans renoncer à leurs partenaires traditionnels (G77, Russie…).

    1. L’Inde a avant tout recherché activement la stabilité, afin de poursuivre sa croissance, à différents niveaux :
      • dans sa relations bilatérale avec le Pakistan, en dépit des attentats de Bombay de novembre 2008, même si cette relation demeure fragile, bien que les Premier ministres des deux pays se soient rencontrés en mars 2011 ;
      • dans son environnement régional, assez mouvant, qui tend à fixer une grande partie des capacités diplomatiques de l’Inde : avec le Sri-Lanka, le Bangladesh, le Népal, la Birmanie…
      • dans sa quête de « sécurisation » des achats énergétiques, qui sous-tend une grande partie des choix de la politique étrangère indienne (liens avec les États du golfe et certains Etats africains…).


    2. En outre, le Gouvernement de New-Delhi ambitionne d’acquérir un statut politique international conforme à la nouvelle orbite suivie par l’économie de l’Inde.

      Il a trois objectifs cardinaux à cet égard :

      • Entretenir une relation de proximité croissante avec les États-Unis, avec un but double : a) combler un fossé dans les alliances régionales, les Indiens se percevant comme quelque peu isolés ; b) obtenir une reconnaissance par Washington, soir la seule superpuissance contemporaine, et ce faisant, accéder à un nouveau statut ;
      • Ancrer l’Inde en Asie orientale, force motrice de la croissance en Asie, dans le cadre de la « Look East policy » lancée dans les années 1990 (renforcement des relations avec le Japon ; relations plus paisibles avec la Chine ; expansion des relations, économiques en particulier, avec les autres États d’Asie du Sud-Est ; et avec les organisations régionales telles que l’ASEAN) ;
      • Renforcer l’influence de l’Inde au sein des Nations-Unies (par l’obtention d’un statut de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations-Unies) , au sein du G20 et des autres organisations pertinentes en charge de la régulation commerciale et financière.

    Cette montée en puissance de l’Inde, qui est à présent clairement entrée dans les radars des occidentaux, n’a pas pour autant levé tous les obstacles à son insertion mondiale.

  3. Des questions demeurent, concernant la capacité de l’Inde à confirmer son nouveau statut.

    Pour trois raisons au moins.

    1. La pauvreté durable qui prévaut dans tout le pays tend à polariser l’agenda politique sur les problèmes domestiques (sécurité alimentaire, infrastructures…) et entretient un malaise social, susceptible de retentir sur la sécurité du pays (ex : mouvement terroriste naxalite).
    2. L’administration de l’Inde est un point faible: coordination insuffisante entre les Ministères; efficacité insuffisante des forces de sécurité; corruption à grande échelle; réseau diplomatique et effectifs du Ministère des affaires étrangères en-dessous du seuil requis.
    3. De ce fait, la diplomatie indienne est presque exclusivement réactive, pour ne pas dire jamais en initiative. A l’exception de son voisinage immédiat, la diplomatie indienne n’est pratiquement jamais perçue comme une force motrice, et semble toujours extrêmement influencée par l’esprit du groupe des 77 (pays non alignés).


  4. La relation triangulaire entre l’Inde, la Chine et les États-Unis confirme que New-Delhi n’a pas complètement fixé la position de l’Inde dans ce contexte stratégique.

    A cet égard, un jeu de pouvoirs subtil est à l’œuvre en Asie, qui rend la position de l’Inde très inconfortable à moyen terme.

    1. L’Accord sur la coopération nucléaire civile avec les États-Unis, signé en 2008 et le soutien à l’exportation de matériaux nucléaires font de l’Inde, en tant qu’État détenteur du feu nucléaire et non-signataire du Traité sur la non-prolifération, une spectaculaire exception à la politique américaine, qui souligne l’importance stratégique de l’Inde dans la région aux yeux de Washington.
    2. En retour, la Chine, qui prétend protéger une zone élargie “d’intérêts essentiels” dans la région, a récemment renforcé sa coopération avec le Pakistan, notamment dans le domaine des activités nucléaires civiles.
    3. Les États-Unis ont confirmé que l’axe Washington-Pékin jouait un rôle-pivot dans les affaires mondiales, comme l’a montré la visite d’État du Président Hu Jintao à Washington (en janvier 2011).

    Dès lors, New-Delhi devra intensifier ses relations avec les États-Unis et avec la Chine, pour pouvoir disposer de leviers politiques et économiques lui permettant d’éviter l’impact négatif soit d’une coopération trop étroite entre Pékin et Washington, soit des conflits potentiels entre ces deux pays.


  5. Trois défis principaux pointent à l’horizon, qui seront déterminants pour l’avenir de l’Inde.
    1. Priorité absolue, en tête de liste: le décollage de “l’Inde réelle”, de l’Inde des pauvres et des miséreux, cette grande majorité de la population qui survit encore avec moins de deux dollars par jour.
    2. Priorité numéro 2: comment stabiliser la situation dans le voisinage immédiat (Pakistan/Afghanistan/Sri Lanka/Chine/Bangladesh) sans consacrer toutes ses forces exclusivement aux opérations régionales?
    3. Priorité numéro 3: l’Inde doit devenir chef de file sur certaines questions mondiales, et ne pas apparaître simplement comme une puissance “timide” ou “introvertie”, ou encore réactive, capable seulement de faire obstacle à des projets ou actions conjointes qui déplaisent à ses dirigeants…


  6. Commentaire

    L’Inde est de plus en plus perçue comme une puissance significative dans le monde d’aujourd’hui, bien qu’elle n’apparaisse pas aussi impressionnante et irrésistible que la Chine. Cela prendra du temps, sans doute plus que dans le cas chinois, d’accéder à un statut international. La montée de l’Inde sera plus lente, mais sous-tendue par des dynamiques Lourdes. Les régulations internes du système Indien, avec la démocratie, la liberté d’expression, les droits individuels et une classe moderne d’entrepreneurs bien formés, l’anglais parlé sur tout le territoire etc…seront des atouts maîtres pour les décennies à venir.

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