Je voudrais aborder, dans le sillage des développements consacrés aux pays émergents, en particulier la Chine et à l’Inde, un sujet qui a été largement commenté, celui d’un soi-disant G2 américano-chinois. Par G2, les observateurs ont voulu parler d’une sorte de co-pilotage des affaires mondiales par la superpuissance actuelle, les États-Unis, et la puissance montante, la Chine.
Je crois qu’il faut séparer, sur cette question, le mythe et la réalité, ou plutôt, les réalités qu’il recouvre.
- Le rapprochement des États-Unis et de la Chine, que traduit ce concept de G2, était, à bien des égards, inéluctable.
- Plusieurs facteurs pèsent en effet en faveur d’une relation plus étroite entre les États-Unis et la Chine :
- La look east policy de l’Administration américaine n’est pas nouvelle ;
- au sein de l’ensemble asiatique, la Chine s’affirme comme la nouvelle grande puissance à visées globales ;
- les besoins de la Chine et les marchés qu’elle représente suscitent un fort tropisme des entreprises américaines ;
- La dette américaine est très largement financée par le Gouvernement de la République Populaire de Chine ;
- Des connivences sont apparues entre américains et chinois sur certains grands dossiers internationaux : cf l’environnement et le climat, qui ne sont une priorité pour aucun des deux pays. cf la régulation financière internationale, où convergent finalement le « laisser faire » américain avec les réticences chinoises à traiter de problèmes attribuées aux dérives du capitalisme libéral occidental.
- Les deux pays ont une perception mutuelle qu’ils ont besoin l’un de l’autre. Tous deux sont trop grands pour être dominés. Tous deux sont trop “spéciaux” pour changer radicalement. Tous deux ont trop besoin l’un de l’autre pour se permettre de s’isoler.
- En règle générale, les États-Unis et la Chine perçoivent que leurs intérêts se recoupent dans suffisamment de secteurs pour conférer un sens croissant à leur partenariat.
- A ces facteurs s’ajoute la logique de puissance :
- Les États-Unis sont une superpuissance en quête de partenaires/rivaux, depuis la dislocation du bloc soviétique
- La puissance a horreur du vide : la montée de la Chine fait donc pièce au « monopole » américain
- Il s’est produit un changement dans les priorités américaines après les attentats du 11 septembre 2001, en faveur de la lutte contre le terrorisme. L’attaque contre les tours jumelles a conduit à des coopérations renforcées entre les deux pays, élargissant le champ des actions conjointes menées par Washington et Pékin, conduisant les deux pays à redéfinir un rôle central pour la Chine dans les affaires régionales et mondiales. La quête chinoise d’un partenariat équilibré n’était plus, dans ces conditions, une revendication outrancière émanant d’un pays vulnérable. Mais de plus en plus, une réalité, étayée par des capacités économiques et financières.
- La Chine a recherché l’adoubement des États-Unis pour accéder à son statut actuel : l’accession au statut de grande puissance passe par un dialogue privilégié avec Washington
- Les deux États ont des intérêts stratégiques parfois convergents et une tendance à se reconnaître mutuellement (« effet de miroir » des très grandes puissances). Face à la Russie, voire l’Inde et même, peut-être, le Japon.
- On observe une capacité de blocage des chinois dans certaines enceintes auxquelles les Etats-Unis prennent une part active (ONU, G20).
- Plusieurs facteurs pèsent en effet en faveur d’une relation plus étroite entre les États-Unis et la Chine :
- Ce mouvement de rapprochement, de convergences, n’a pas débouché sur un véritable condominium américano-chinois. Pourquoi ?
J’y vois trois raisons majeures.
- D’une part, parce que les bases de ces deux États et leurs visions du monde sont très éloignées l’une de l’autre. Les États-Unis et la Chine n’ont pas une conception commune de l’ordre international. Il y a plusieurs raisons profondes à cela.
- Les États-Unis sont une puissance démocratique, imprégnés de la culture du droit et attachés aux droits de l’homme. Pas la Chine. Sur certains sujets, tels la gouvernance interne, leurs buts ultimes sont tout simplement incompatibles. Aucune des deux puissances ne tient pour acquis que l’autre partage la totalité de ses objectifs.
- Les États-Unis oscillent entre isolationnisme, angélisme et interventionnisme. La Chine s’en tient assez strictement à la défense et à la consolidation de ses intérêts.
- Les États-Unis ont une politique extérieure extravertie. Ils n’hésitent pas, au nom de certains principes et du rôle de garant/gardien dont ils se sentent investis, à intervenir militairement hors de leurs frontières. Les Chinois ont une politique extérieure introvertie, prudente, et placée sous le sceau du pacifisme (dans le discours au moins).
- Le déploiement de la puissance américaine est mondial. Celui de la Chine reste principalement régional, même si l’on observe une tendance expansive à cet égard (cf présence militaire et mesures chinoises contre la piraterie au large des côtes somaliennes).
- D’autre part parce que les divergences de vues et conflits d’intérêts entre Chine et États-Unis sont légions :
- Divergences sur les taux de change et la gestion de la monnaie (cf debats lors des différents Sommets du G20 à propos du « Framework for a strong, sustainable and balanced global growth ») ;
- Divergences sur les causes des déséquilibres commerciaux (notamment dans le commerce bilatéral) et les moyens d’y remédier ;
- Divergences sur l’ordre social, le rôle des partis politiques, des médias, la place de l’individu dans la société etc…
- Divergences sur certaines crises : Iran, Syrie etc…et sur le Tibet
- Conflits d’intérêts dans l’accès à certains marchés, le degré d’ouverture respective des deux économies, la protection des droits de propriété intellectuelle.
- A terme prévisible : concurrence probable pour l’accès à certaines ressources naturelles (énergétiques, minerais etc…).
- Et enfin parce que les autres acteurs du système international ne veulent pas entendre parler d’un tel condominium, qui s’apparenterait à un grand Empire bicéphale.
- Un condominium supposerait l’absence de puissances tierces, un désir de domination partagé et un champ d’intervention dénué d’obstacles sérieux.
- Or le monde du 3ème millénaire est de plus en plus polycentrique et incontrôlable.
- L’Union européenne, les grands émergents, certains pays « irréductibles » (Iran) entendent également peser sur le cours de l’histoire.
- D’une part, parce que les bases de ces deux États et leurs visions du monde sont très éloignées l’une de l’autre. Les États-Unis et la Chine n’ont pas une conception commune de l’ordre international. Il y a plusieurs raisons profondes à cela.
- Quoi conclure, sur ce prétendu G2?
- En réalité, deux tendances lourdes ont vu le jour, en directions contraires. Sur de nombreux sujets, la relation États-Unis/Chine s’est apaisée, évoluant dans le sens de la coopération. Dans le même temps, néanmoins, des différences profondément enracinées dans l’histoire et les orientations stratégiques sont apparues. Les questions économiques et commerciales, la prolifération des armes de destruction massive en sont deux bons exemples.
- la non-prolifération en Corée du Nord: pour les américains, un État voyou doit être puni; pour la Chine, la Corée du nord est un allié potentiel, autant qu’un acteur du rééquilibrage des forces en Asie.
- en matière économique, autre illustration, il y a deux concepts différents qui sous-tendent les politiques cambiaires respectives des deux Parties. Pour Washington, le bas niveau du yuan est traité comme une manipulation du taux de change, destinée à favoriser les entreprises chinoises et portant atteinte aux intérêts des entreprises américaines. Pour Pékin, une politique de change qui soutient les producteurs domestiques n’est pas tant une politique économique que l’expression d’un besoin chinois de stabilité politique.
- Au total, les États-Unis et la Chine ont de plus en plus à dialoguer, s’accorder, s’entendre, en raison d’une association d’intérêts bien compris et d’une connivence nouvelle adossée aux responsabilités qu’implique leur statut de « grande puissance ». Pour autant, ils auront grand peine à harmoniser véritablement leurs positions sur le commerce, la monnaie, la politique à suivre dans certaines crises et à l’égard de certains pays etc… Et plus encore, à mettre entre parenthèses les profondes différences qui caractérisent leurs systèmes politiques et leurs organisations sociales. On voit ainsi naître, entre Washington et Pékin, plutôt que le condominium annoncé hâtivement, une sorte « d’équilibre de la terreur économique et monétaire » (cf article Joseph Nye in « the great debate »).
- Pour prendre acte de ces mouvements contradictoires, les procédures de consultations extensives ont été renforcées en janvier 2011. Dai Binggao, Conseiller d’État chargé de la politique étrangère, est le principal artisan de cette étape nouvelle côté chinois. La question-clé, en l’espèce, est bien d’évoluer de la gestion de crise à la définition d’objectifs communs, de la résolution de controverses stratégiques à leur prévention. Est-il possible de parvenir à un partenariat dénué d’arrière –pensées, à un ordre mondial fondé sur la coopération? La Chine et les États-Unis peuvent-ils développer une véritable confiance stratégique? Ce sera un enjeu crucial pour la prochaine décennie…
The US-China G2 |
MARC FONBAUSTIER
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