J’aborderai successivement les fondements de la puissance chinoise, ses manifestations et ses limites. L’idée centrale est assez simple au fond : l’influence croissante de la République populaire de Chine dans le monde, incontestable, n’a pas pour autant écarté toutes les faiblesses de l’expansion chinoise.
- Tout démontre l’influence croissante de la République populaire de Chine dans le monde.
- En premier lieu, la Chine possède les principales caractéristiques d’une vraie puissance.
- Son poids est, à plusieurs égards, à la fois massif et indépassable. Elle a un vaste territoire (9,5 millions de km2), une gigantesque population (1341 millions d’habitants), d’importantes ressources naturelles (en particulier des métaux rares, qui forment les composants essentiels des hautes technologies).
- La Chine est par ailleurs engagée dans la constitution de capacités militaires robustes. Puissance nucléaire depuis 1964, elle s’appuie sur une force navale en croissance rapide et sur une force aérienne en expansion. Il subsiste cependant un « écart technologique » avec les puissances occidentales, tout particulièrement avec les États-Unis.
- Membre permanent du Conseil de sécurité des Nations-Unies, la Chine a accru au cours de ces dernières années son engagement dans les opérations de maintien de la paix, à telle enseigne que plus de 2000 soldats chinois servent actuellement sous bannière onusienne. Depuis 1989, Pékin a engagé plus de 10 000 casques bleus au titre de 22 opérations de maintien de la paix dans toutes les régions du monde (Cambodge, RDC, Libéria, Soudan, Liban, Haïti…).
- Dans le cadre de la lutte contre la piraterie maritime dans le golfe d’Aden, la Chine a décidé, en décembre 2008, d’envoyer des navires de guerre près des côtes somaliennes, une telle mission en-dehors des eaux territoriales chinoises constituant une rupture majeure dans l’histoire de ce pays. La RPC est donc très impliquée, à présent, dans l’action internationale menée contre la piraterie dans la région.
- la Chine est de plus en plus impliquée dans les équilibres mondiaux.
- L’économie chinoise a un impact grandissant sur les principales activités humaines : économiques, monétaires, énergétiques, climatiques etc… mais Pékin est en quête d’un nouveau statut : celui d’une puissance responsable, à-travers de nouveaux concepts tels que le « développement pacifique » et le « monde harmonieux ». Ce faisant, le pays est de plus en plus intégré dans les enceintes et mécanismes multilatéraux.
- Le poids de la Chine, dont le PNB a atteint 5700 milliards de dollars en 2010, dépassant celui du Japon, dont la capacité d’exportation se situe au premier rang mondial, devant l’Allemagne, et dont les réserves monétaires s’élèvent à plus de 2600 milliards de dollars, lui confère un rôle clé dans toutes les discussions sérieuses sur les grands défis de notre temps. Si vous voulez parler de la crise financière, des déficits commerciaux, de l’OMC, du changement climatique, de la biodiversité, vous devez parler à Pékin. Par suite, le profil de la Chine s’affirme dans tous les forums internationaux qui traitent de ces questions : G20, négociations « climat », débats sur la réforme de la gouvernance mondiale (FMI, Banque mondiale…). Tout indique le rôle grandissant de la Chine…
- En troisième lieu, la Chine a aujourd’hui une projection internationale réellement démultipliée.
C’est la troisième tendance de fond, qui sous-tend le déploiement chinois.
- Pékin a construit une remarquable “diplomatie économique”. Cette diplomatie a ciblé les relations avec les pays qui peuvent procurer des débouchés aux exportations chinoises ou sont disposés à vendre des ressources naturelles à la Chine (NB la Chine utilise 70% de la production mondiale d’acier). Elle consiste également à renforcer les liens avec les économies les plus avancées (États-Unis, Union européenne, Japon…) qui achètent à la Chine, lui apportent technologies et capitaux et en retour, ont de nombreux actifs ou de nombreuses multinationales achetés par la Chine. La Chine est également membre de l’OMC depuis 2001, poussant fortement en faveur du libre-échange. Enfin, Pékin a élaboré un réseau aussi cohérent qu’impressionnant à l’étranger, chargé de la promotion de ses intérêts commerciaux. La Chine a également institué un Fonds souverain en 2007, appelé « Société chinoise d’Investissement ».
- Pékin a également bâti une « diplomatie pétrolière » active, devenant le deuxième importateur mondial en 2004. La haute priorité consiste à sécuriser ses importations, afin de « nourrir » l’usine du monde. L’axe fondamental est de diversifier les fournisseurs : d’où le besoin de se rapprocher de la Russie ; l’Asie centrale (Kazakhstan) ; l’Afrique (Angola, Soudan, Algérie, Nigéria, RDC…) et l’Amérique du Sud (Brésil, Argentine, Vénézuela, Mexique…). China national Petroleum Corporation, China National Off-Shore Oil company, Petrochina, Sinopec se sont imposés progressivement comme des acteurs majeurs dans leurs champs d’activité respectifs.
- La Chine est de plus en plus engagée dans la « diplomatie d’influence ». Cela se vérifie à plusieurs signes : la croissance des médias chinois à l’étranger ; l’expansion du réseau des Instituts Confucius ; et plus nettement encore, les Jeux olympiques de Pékin de 2008 et l’exposition universelle de Shanghai de 2010.
- Pékin conforte sa place dans les organisations internationales. Il y a de plus en plus de diplomates chinois talentueux, parlant les langues étrangères, aux Nations-Unies, à l’OMC, dans les institutions financières internationales etc… Ils s’y montrent de plus en plus actifs, poussant de façon résolue les intérêts chinois. Dans le même esprit, la Chine évolue d’un profil plutôt bas initialement, au sein du Conseil de sécurité, vers une position beaucoup plus engagée sur de nombreux dossiers (NB usage plus fréquent du veto, comme récemment sur la Birmanie et le Zimbabwé).
- Les faiblesses de la Chine
L’influence croissante de la République populaire de Chine dans le monde n’est donc pas contestable.Elle se confirme jour après jour. Pour autant, cette spectaculaire percée n’a pas écarté toutes les faiblesses de la puissance chinoise : l’ascension de la Chine ne se traduira pas forcément pas un ascendant général et absolu.
Les faiblesses du modèle, de l’archétype chinois sont de trois ordres : les unes tiennent aux caractéristiques historiques de la voie suivie par Pékin ; les autres aux fragilités intrinsèques des piliers de la puissance chinoise ; les dernières aux différentes formes de contestation externes, régionales et mondiales, du déploiement de la Chine.
- Des failles dans le modèle historique.
- le modèle chinois vient à peine d’être reconnu, qu’il fait déjà l’objet de débats et de critiques. Il y a des tensions grandissantes entre une société chinoise de plus en plus libérale et un système politique qui paraît encore très conservateur.
- Le modèle économique, si puissant jusqu’à présent, était très tourné vers les exportations. Mais la crise financière 2008, qui a littéralement asséché ou fortement réduit des marchés traditionnels, a complètement modifié la perception de la Chine. Le pays a opéré une réorientation radicale, toujours en cours, vers un modèle beaucoup plus fondé sur la demande intérieure. Mais la transition entre un schéma de croissance tiré par la demande externe et un schéma tiré par les consommateurs chinois prendra nécessairement du temps.
- Enfin et peut-être surtout, la population vieillissante va rapidement devenir un problème collectif. De nombreux observateurs prétendent que la Chine est engagée dans une course pour devenir une “grande puissance” et un “pays harmonieux” avant qu’il ne soit trop tard, avant qu’elle ne soit devenue trop vieille…
- Une puissance dont les fondements comportent des fragilités.
- D’une part, le modèle chinois est extrêmement auto centré, ce qui n’est pas la meilleure attitude pour gérer les affaires mondiales. Ainsi, la doctrine chinoise des « intérêts vitaux” énonce trois catégories: la stabilité politique et sociale; la défense de la sécurité et de l’intégrité territoriale du pays ; le soutien à son développement économique. Tous ces objectifs tournent exclusivement autour de la Chine elle-même.
- D’autre part, la Chine est obsédée par son retour en première ligne des relations internationales. Ce long processus, devant conduire à « combler l’écart » et « dépasser » les pays occidentaux, est sans cesse évalué à-travers une comparaison permanente avec La puissance par excellence, du point de vue de Pékin : les États-Unis. Ainsi, la Chine s’est fermement battue pour obtenir la reconnaissance de son statut par Washington. Cela révèle un certain manque de confiance en soi de la part des dirigeants chinois.
- Troisièmement, la Chine est en même temps obsédée par sa crainte d’un isolement par les États-Unis, par le jeu d’un système d’alliances stratégiques bilatérales entre les États-Unis et le Japon, ainsi qu’entre les États-Unis et l’Inde. L’Organisation pour la Coopération de Shanghai, lancée par Pékin en 2001, aux côtés de la Russie, du Kazakhstan, de la Kirghizie, du Tadjikistan et de l’Ouzbekistan, a été conçue par les chinois comme un moyen de sécurisation de la route vers le pétrole et pour équilibrer l’influence croissante des États-Unis en Asie.
- Quatrièmement enfin, la Chine s’appuie vraisemblablement trop sur le « hard power » et insuffisamment sur le « soft power », dont la combinaison l’aiderait pourtant à émerger comme « smart power ».
- Un leadership contesté
La nouvelle place de la Chine est loin d’être acceptée à la fois au plan régional et au plan mondial.- Elle est contestée au plan régional.
- Avec le Japon, en dépit d’une tendance positive dans les relations bilatérales depuis 2006, des pommes de discorde sérieuses subsistent entre les deux pays. De contentieux territoriaux irrésolus perdurent (îles Senkaku et Diaoyu) ainsi qu’un legs historique complexe, depuis la 2ème guerre mondiale, qui provoquent des tensions cycliques et jettent une ombre sur la normalisation complète des relations sino-japonaises.
- Avec l’Inde, après l’épisode de la guerre de 1962, une détente progressive s’est imposée, qui n’a pas mis fin toutefois à la défiance mutuelle. Des différends territoriaux persistent (Cachemire, Arunachal-Pradesh), mais après 1998, les deux pays sont devenus plus proches, échangeant des visites bilatérales de haut niveau…De nos jours, les relations entre « l’éléphant » et le « dragon » sont bifaces : mêmes priorités sur un certain nombre de thèmes clés de l’agenda international (cf changement climatique ; OMC…) ; mais des rivalités et des soupçons encore très prégnants tout de même (cf l’Inde donne asile au Dalai lama à Dar es Salam).
- Des conflits ont été aplanis avec la Russie (au sujet du fleuve Amour, en juillet 2008 et avec le Vietnam (en décembre 2008). Mais des tensions sourdes sont encore palpables avec le Vietnam, les Philippines, la Malaisie et Brunei en mer de Chine méridionale.
- En règle générale, de nombreux pays d’Asie du Sud se satisfont de l’engagement de la Chine dans les enceintes régionales (type CEPA: Coopération économique Asie pacifique), mais continuent de craindre dans le même temps une Chine excessivement dominante…
- La prépotence de la Chine est encore moins assurée sur le plan mondial.
L’image de la Chine est encore très négative dans l’opinion publique mondiale. Le Sommet de Copenhague sur le changement climatique a constitué un défi redoutable, à cet égard, pour la diplomatie chinoise. La position de la Chine a été unanimement perçue comme une position « bloquante »…
La crise du Tibet a également joué un rôle moteur contre la tentative de la Chine de s’arroger une image de « smart power »…
De façon plus générale, l’attitude de la Chine sur la question des droits de l’homme est clairement perçue défavorablement dans le monde entier. En outre, de nombreux soupçons entourent la Chine et ses positions vis-à-vis d’Etats félons (Iran, Syrie, Corée du Nord)(« rogue States ») qui n’aident pas Pékin à améliorer son image.
La Chine est de plus en plus perçue comme un acteur majeur des relations internationales contemporaines et comme une puissance globale potentielle, à défaut d’être actuelle.
Cette perception est le produit de quatre tendances lourdes (« trends »).
Conclusion: En résumé, en conclusion, la Chine devient incontestablement une puissance globale, de plus en plus, mais très “auto-centrée et plus crainte qu’imitée. La démographie et des déséquilibres structurels (cf supra) pourraient avoir un impact sérieux sur l’avenir de la Chine.
MARC FONBAUSTIER
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