Pays émergents et relations internationales

On peut se demander en quoi les pays émergents changent la donne internationale. Les grands émergents sont-ils révisionnistes, en d’autres termes, désireux de changer profondément le cadre et les règles du jeu des relations entre États ? Ou bien sont-ils plus banalement à la recherche d’un statut amélioré ? En tout état de cause, ils posent un défi redoutable à l’humanité: comment croître à très grande échelle, et à un rythme soutenu, sans dégrader les biens publics mondiaux ?

  1. Premier constat : les émergents secouent la hiérarchie des puissances

    1. Le retour à l’avant-plan de nouvelles puissances (Brésil), ou de puissances anciennes ayant connu une éclipse, et revenant au grand jour (Chine, Inde) est une évidence à présent indiscutée. Chaque jour le confirme.

      C’est une réalité institutionnelle, si l’on en juge par la litanie des sigles ou acronymes porteurs de cette réalité contemporaine : G20, OMC, FMI, G77, BRIC etc…
      Mais c’est aussi une succession d’évènements phares, ayant pris valeur de symboles, qui forment autant de « signaux », de jalons du phénomène : le rachat d’Arcelor, les JO de Pékin, le tir anti satellites chinois, l’initiative turco-brésilienne sur l’Iran etc…

      Deux tournants majeurs ont particulièrement scandé un changement d’époque, d’état d’esprit à cet égard. D’une part, le Sommet de Copenhague, qui a révélé le pouvoir bloquant de ces nouveaux acteurs, avec la complicité, il est vrai, des États-Unis. D’autre part, la crise des « subprimes » de 2008, et ses prolongements actuels. Cette crise financière a joué un rôle (et continue de jouer un rôle) amplificateur d’une tendance lourde (le ralentissement, la stagnation des uns ; la progression des autres), opérant comme une sorte de « fast forward », dans les opinions et dans les indicateurs chiffrés. Trouvant son origine dans les économies avancées, qu’elle continue à frapper durement, la crise financière a finalement peu affecté, jusqu’alors, la trajectoire de croissance des émergents. C’est cependant sans doute moins vrai, et à nuancer, en 2011.

    2. Ces émergents nourrissent l’ambition assez naturelle de redistribuer les cartes, de faire évoluer le partage de la puissance, au fur et à mesure que la Richesse mondiale elle-même se renverse, d’Ouest en Est, de Nord à Sud. Cet objectif est sans doute plus révisionniste que réformiste. Les émergents (Chine, Inde, Brésil) ont en commun de vouloir effacer les humiliations/dominations subies par le passé, et affirmer à la fois leur souveraineté retrouvée et leur influence nouvelle.
    3. Les émergents partagent souvent une vision critique de la gouvernance internationale, dont ils estiment, non sans raison, que les normes sur lesquelles elle se fonde ont été élaborées sans eux. Ils s’inscrivent donc souvent en réaction contre ces normes perçues comme excessivement « occidentales » (cf Sommet de Copenhague sur le changement climatique), et encouragent une approche nationaliste, assez mercantiliste, pas nécessairement respectueuse des règles internationales.
    4. A cet égard, l’agenda des émergents est singulièrement différent de celui des démocraties occidentales, qui est, à l’inverse, de plus en plus post-national, faisant une part croissante à ce qui consacre les intérêts de la Maison commune, plutôt que l’égoïsme des États. Dès lors, ce sont les démocraties occidentales qui paraissent les plus en pointe en matière de « gouvernance globale », de « sécurité humaine » de biens publics mondiaux, sans parler des droits de l’homme, du devoir d’ingérence ou de la responsabilité pénale internationale. Et les pays émergents qui semblent, par contraste, les plus conservateurs, voire les plus réactionnaires, sur ces chapitres. Il faut certes se garder de tout angélisme, de jugements trop binaires et tranchés : les nuances de positions sont infinies… Mais on constate, tout de même, une différence assez nette entre l’avant-gardisme des européens, les recherches systématiques de coopération et de compromis des occidentaux, et la vision nettement plus « auto-centrée » de pays comme la Chine ou l’Inde.


  2. Deuxième constat, par leurs poids propre, les émergent modifient les équilibres mondiaux : énergétique ; climatique ; économique et financier.

    1. Ils pèsent presque mécaniquement sur tous les équilibres planétaires. L’énorme besoin de croissance, de développement de la Chine et l’Inde prime sur toute autre considération dans leurs agendas respectifs (1 Indien sur 3 vit toujours avec moins de 1 dollar par jour). Dans le cas de la Chine, plus que dans celui de l’Inde, cette priorité se double d’un sentiment d’urgence : « la Chine veut devenir riche avant de devenir vieille »… Dès lors, Chine et Inde pèsent sur les marchés énergétiques pour tout simplement alimenter la « machine à croître », c’est-à-dire à produire, vendre, consommer (NB la Chine a supplanté le Japon comme 2ème importateur mondial de pétrole en 2004). Elles pèsent aussi sur les marchés de matières premières (la Chine consomme 70% du fer mondial, entre le quart et le tiers de la production mondiale d’aluminium, d’acier et de cuivre). Ces deux géants, surtout la Chine, contribuent enfin de manière décisive à l’équilibre financier international (NB avec près de 2700 milliards d’euros de réserves budgétaires, Pékin refinance une grande partie de la dette des États-Unis).
    2. Ils se tiennent le plus souvent à distance des tentatives de régulation. C’est particulièrement vrai s’agissant des tentatives de coopération par voie de régulation ou de coordination. Deux cas topiques illustrent cette attitude plutôt « introvertie ». Au sein du G20, la Chine et l’Inde ont rejeté assez catégoriquement, dès 2008/2009, les propositions de régulation financière internationale, estimant que le problème posé par certains actifs financiers (subprimes et autres produits toxiques ) trouvaient leurs racines dans les marchés de capitaux occidentaux et eux seuls. En clair, elles n’étaient pas concernées par un problème dont (a) elles n’étaient pas responsables ; (b) elles avaient peu à pâtir. Dans un autre domaine, le changement climatique, les deux pays clament depuis Kyoto, à l’unisson et dans le même esprit, le principe de « responsabilités communes, mais différenciées » entre pollueurs historiques(les pays industrialisés) et nouveaux pollueurs (elles).


  3. Les émergents sont cependant loin d’avoir effacé la primature de l’Occident pour tout le hard et le soft power

    1. Leur poussée dans le concert des puissances est indéniable. Elle est particulièrement spectaculaire, dans le cas chinois, à l’aune de la capacité d’investissement, d’acquisition, qui est l’une des variantes du hard power.
    2. Mais dans l’autre versant du hard power, la capacité de contrainte, étroitement liée à la force militaire, l’Occident, et surtout les Etats-Unis, conserve encore plusieurs longueurs d’avance, dans le domaine technologique en particulier. C’est une réalité opérationnelle, tactique, et stratégique. Par rapport à tous les autres émergents, à commencer par l’Inde, le Brésil etc… le gap est encore plus prononcé. Quant à la force d’attraction, à la faculté de persuasion, au rayonnement des idées, d’un certain modèle de société, de mode de vie, le « soft power » occidental est sans commune mesure avec ce qu’il est (absent ou encore très atrophié) dans les pays émergents. C’est un certain type de mode de vie à l’occidental qui domine la mondialisation. En ce qui concerne le « smart power », synthèse aboutie du hard et du soft power, dont Barack Obama est une incarnation indiscutable, il suppose la réunion de conditions qui demeurent absolument hors de portée des grands émergents, à l’heure actuelle.
    3. La Chine et l’Inde remplaceront difficilement les puissances occidentales comme « moteurs », ou « premiers de cordée » dans les relations internationales. Il faut être conscient en effet que par tradition, par inhibition historique peut-être, gigantisme et réflexes obsidionaux, sans doute, les deux grands émergents d’Asie auront le plus grand mal à quitter une posture « introvertie ». Les occidentaux ont pratiqué, dès longtemps, une forme de messianisme politique et diplomatique, jugé d’ailleurs, par certains, comme une intrusion, une ingérence insupportable. Ils ont pourtant contribué, intellectuellement, à penser le monde, à penser l’humanité, à définir un socle de référence qui peu ou prou, a contribué à modeler l’espace public mondial. Bref, les penseurs, décideurs et opérateurs occidentaux ont pris l’habitude de développer et projeter une « vision » occidentale du monde, de l’humanité, qui a pu contribuer, pendant des décennies, voire des siècles, à donner le ton des relations internationales. Il ne sera pas évident de passer d’un monde dominé par l’extraversion des occidentaux à un monde dominé par l’introversion des asiatiques… Il est d’ailleurs beaucoup plus probable que les deux traditions/approches/visions vont cohabiter durablement.


  4. Conclusion sur les émergents (très provisoire et non bornée…)

    1. En réalité, l’émergence de nouvelles puissances, entraînées par la Chine, l’Inde, le Brésil etc… est bien l’amorce d’un basculement qui marque l’accomplissement effectif de deux vieilles ambitions de l’ancien tiers-monde : la décolonisation et le développement.
    2. Paradoxe des relations internationales contemporaines : ce retournement coïncide avec un paroxysme de l’occidentalisation du monde que constitue la globalisation. On peut même estimer que ce basculement se sert de la mondialisation comme d’un tremplin, et renvoie au visage des pays occidentaux le miroir de leurs propres inventions.
    3. Cela étant, dans la longue durée chère à Fernand Braudel, on pourrait aussi retenir une lecture plus linéaire de l’histoire du monde, et penser que l’émergence de la Chine ou de l’Inde, pour ne citer qu’elles, n’est qu’un retour à la situation qui prévalait avant la colonisation, avant la révolution industrielle et le décollage de l’Occident. Car au 15ème siècle, l’ensemble Chine-Inde-Japon pesait 70% de la richesse mondiale. Avec le recul du temps, les émergents ne font peut-être que retrouver au XXIème siècle une place, une position qu’ils occupaient dans le passé, avant que l’Occident ne s’affirme nettement comme un très puissant émetteur de civilisation. Il y aurait ainsi un lien fondamental, historique, entre « émergence » et dynamique des Nations (cf La dynamique du capitalisme, F.Braudel).
    4. L’apparition des pays émergents signe également un retour à des critères plus « classiques » de la notion de puissance : l’ère des grands nombres, des masses, des grands territoires, reprend peu à peu ses droits sur la parenthèse plus « qualitative » ouverte par le fait nucléaire, qui avait contribué à un reclassement des puissances au lendemain de la deuxième guerre mondiale.
    5. L’approche d’Emmanuel Todd sur l’histoire des systèmes familiaux et l’origine de nos sociétés mérite attention et débouche sur une question : les pays émergents, fondés sur des systèmes familiaux patrilinéaires, c’est-à-dire où le mode de filiation est fondé exclusivement sur le père (et généralement, sur l’abaissement corrélatif du statut de la femme), auront-ils la capacité d’innovation qu’a eue l’Occident (et qu’il détient encore) ? Cette capacité d’innovation pourrait avoir partie liée avec la structure familiale plus archaïque des sociétés occidentales, celle des chasseurs/cueilleurs. Au fond, l’émergence de gigantesques pays comme la Chine et l’Inde n’est-elle pas avant tout de l’ordre du rattrapage, sans que l’on puisse augurer de la suite de l’Histoire ? Il n’y a pas nécessairement de « vases communiquants » et un déclin obligatoire de l’Occident, que les émergents d’aujourd’hui viendraient remplacer.

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